L’ombre chinoise

Le moment est à nouveau venu pour André Dang de ressortir son fameux projet de partenariat avec la Chine afin dit-il de « valoriser la ressource minière au profit du pays ». Pour quelles raisons en a t’il reparlé juste avant le comité des signataires ? Le référendum prévu en novembre prochain est certes une opportunité à saisir pour ceux qui ont intérêt à raviver les tensions autour du nickel, mais en dehors des stratégies de campagne, est-ce à dire que le projet industriel et commercial avec Jinchuan est devenu tout à coup viable ou faut-il y voir une simple réitération de la stratégie ayant provoqué le conflit des mineurs ? André Dang espère-t-il vraiment obtenir les autorisations nécessaires de l’Assemblée de la province Sud afin de relancer ce partenariat industriel et commercial basé sur le modèle coréen, ou bien désire-t-il rendre les autres sociétés minières captives d’un marché basé sur l’exportation de minerai brut de faibles teneurs dont il aurait préalablement sécurisé le débouché commercial et secrètement négocié les autorisations administratives?

Il ne faut certainement pas voir dans l’annonce du projet chinois la relance d’un partenariat commercial et industriel en faveur de la valorisation de la ressource minière au profit du pays. A contrario, ce n’est pas non plus un montage financier extrêmement mal engagé dont l’aboutissement est fort heureusement improbable. L’annonce du projet chinois s’inscrit de manière tout à fait classique dans un vaste système d’intéressement qui est à la fois conforme au monde des affaires et connu sur la place publique. A bientôt 82 ans André Dang cumule les plus hautes fonctions au sein du groupe SOFINOR SMSP, perçoit un salaire de 5 millions XPF (41 900 €) par mois et assure des retombées confortables au clan familial (SCI pour les loyers, sociétés commerciales pour la vente et l’entretien des parcs automobiles, pour l’avion personnel, société de courtage, sociétés intermédiaires pour les investissements locaux provenant de l’étranger…). En d’autres termes, il faut voir le projet chinois comme une nouvelle filière d’exportation de minerai brut qui est adossée et trouve sa raison d’être dans un affairisme tout à fait ordinaire mais dont la particularité réside dans la stratégie marketing prenant pour prétexte l’anticolonialisme.

Au plan international, la remontée des cours du nickel apporte certes une bouffée d’oxygène aux entreprises calédoniennes. Mais les dirigeants de Jinchuan ne sont pas disposés à céder 51% d’une usine de traitement en échange de son approvisionnement. Tout indique au contraire que compte tenu de leur position dominante sur le marché du nickel, les conditions que le numéro un chinois est disposé à accepter ne peuvent pas l’être en Nouvelle-Calédonie, ni bien sûr au plus haut sommet de l’Etat français qui veille au grain et surveille l’expansion économique chinoise en Afrique – et dans le Pacifique -comme le lait sur le feu.

L’impossibilité d’un partenariat offshore en Chine

Tout projet industriel ou commercial commence par l’accession à la ressource minière. Pour André Dang, actionner le levier politique de l’émancipation du peuple kanak est le meilleur moyen de se la procurer et de faire des affaires. Il s’est donc mis en tête que s’il pouvait encore une fois s’approprier la ressource, les chinois accepteraient un montage similaire au partenariat qu’il avait conclu avec le fondeur coréen POSCO. Celui-ci repose sur la constitution de deux co-entreprises, l’une minière, l’autre industrielle, dont les capitaux propres sont détenus à hauteur de 51% par l’actionnaire calédonien. Telle est en tout cas la version idyllique quasi biblique qui est réservée au grand public car pour l’opinion et les journalistes attitrés qui font office de boites aux lettres, rien n’est simple, tout est simplifié.

Dans la version originale du projet taille XXL, SMSP avait donc besoin d’obtenir des autorisations délivrées par la province Sud car celles obtenues en province Nord (Mara) ne portaient pas sur des périmètres suffisants pour convaincre l’investisseur chinois. La contrepartie alors proposée à l’institution provinciale présidée par Pierre Frogier était l’entrée de Promosud au capital de SMSP, qui serait alors devenue une « société pays » au même titre que SLN. L’objectif d’André Dang était de convaincre son interlocuteur que les profits des deux usines qui étaient en train de monter en puissance seraient tels que les indépendantistes se retrouveraient tout à coup en possession d’une manne financière colossale qu’ils ne sauraient pas gérer. « Je ne suis pas indépendantiste » disait-il alors pour la circonstance « mais indépendant ».

Les projections basées sur un cours du nickel à 12 dollars la livre minimum faisaient effectivement apparaître des résultats prévisionnels mirobolants. Au cours des 25 prochaines années, KNS était censée rapporter à SMSP (au titre de ses 51%) 34.3 milliards XPF par an. Au total, sur cette même période les filiales de SMSP devaient dégager un profit net de 1064 milliards XPF, soit 42 milliards XPF par an que se partageraient les indépendantistes. Comme Harold Martin l’a indiqué, la ficelle était un peu grosse. Les projections de cours et les résultats prévisionnels qu’André Dang avait annoncés lors de ses échanges avec le précédent président de la province Sud n’ont effectivement rien à voir avec la réalité.

Les résultats sont non seulement catastrophiques mais les 51% que SMSP détient dans les co-entreprises KNS, SNNC et NMC sont purement symboliques. En réalité, il faut savoir que ces capitaux ne représentent qu’une partie négligeable du coût final des projets qui sont financés et entièrement contrôlés par les industriels étrangers. En effet, la construction de l’usine du Nord a été financée par les capitaux permanents apportés par la multinationale Glencore qui n’est pas une association philanthropique. La part des capitaux propres sur lesquels la « société pays » détient 51% ne représente en réalité que 9%, soit pas plus de 4.5% du coût total, ce qui en dit long sur le peu d’influence que peut exercer le partenaire local et sur ses faibles retours de dividendes et produits financiers. De même, l’extension de l’usine de Gwangyang a été financée par les profits de la métallurgie qui pour la plus grande partie sont restés en Corée et par les emprunts coréens garantis par le partenaire coréen, ce qui au final revient au même.

Cette idéologie des 51% aura certes permis de créer le mythe de la « société pays » qui est censée appartenir aux kanaks. Elle aura certes permis d’obtenir leur soutien politique et la mobilisation de certains d’entre eux à des fins qui n’ont finalement rien à voir avec l’autodétermination des peuples à disposer d’eux-mêmes. Compte tenu de la véritable structure financière des partenariats, du Nord au Sud du territoire comme sur le continent africain, la Nouvelle-Calédonie cède contre des emplois locaux sa ressource minière au nom d’une « rente métallurgique » que ses habitants ne verront jamais. Toutefois l’analogie entre le projet chinois et les autres usines « calédoniennes » s’arrête là car des raisons à la fois financières et techniques permettent aujourd’hui d’affirmer qu’un partenariat chinois bâti sur le modèle coréen est tout simplement irréalisable.

  1. L’obstacle de l’accès à la ressource minière

Dans le cas du partenariat coréen, il faut se souvenir que les mines apportées par SMSP étaient déjà en activité. Du temps de Jacques Lafleur, les mines de Oucao servaient alors à alimenter l’usine d’un fondeur japonais. De ce point de vue, André Dang n’a rien inventé, si ce n’est l’histoire selon laquelle il aurait lui-même ouvert ce marché et aurait ainsi sauvé une société de tâcheronnage sans titres miniers, ce qui est pertinemment faux. Il suffit de prendre connaissance du rapport d’expertise rédigé en 1990 ayant servi à la transaction pour le comprendre. Les ressources minières étaient donc connues et les infrastructures de Ouaco, puis de Nakéty, Kouaoua et enfin Poya étaient toutes opérationnelles, à l’exception de Boakaine. POSCO pouvait donc dimensionner la capacité de production de son usine en fonction des ressources qu’il croyait disponibles. SMSP était alors en mesure de valoriser ses mines qu’elle cédait à NMC (sans imposition de la plus-value de cession) à hauteur du coût de construction de l’usine construite par POSCO et détenue par SNNC.

Un tel montage croisé a très peu de chance de se reproduire, surtout dans les mêmes conditions avec un partenaire aussi puissant, qui plus est chinois. En effet, les ressources minières des domaines qui auraient pu être dédiés au projet ne sont pas connues. Les domaines miniers sur lesquels seraient effectués les travaux de recherche ne sont pas tous encore accessibles. Il faudrait donc procéder aux études de prospection et à l’ouverture de mines, ce qui représente un investissement colossal. Pour mémoire, rien que les études de faisabilité réalisées sur le massif du Koniambo avaient coûté plus de 17 milliards XPF il y a maintenant 20 ans. La construction des infrastructures à la fois minières et portuaires seraient à faire et à financer intégralement, ce qui est aujourd’hui inconcevable.

De plus, rien ne dit que les propriétaires terriens accepteront que soient menés les travaux de recherche, la mise en exploitation des mines et l’aménagement des bords de mer pour les opérations de chalandage. Rien n’indique qu’ils accepteront les pollutions environnementales que ces opérations occasionnent, ni qu’ils seront convaincus par le type de retour sur bénéfice qui leur sera proposé et que les autres communautés sur les mines en activité n’ont jamais vu malgré les promesses. Rien n’indique surtout que les indépendantistes soient aujourd’hui prêts à se mobiliser comme certains l’ont fait pour le massif du Koniambo. Beaucoup d’entre eux ont aujourd’hui disparu. Les jeunes générations ont été échaudées par les promesses non tenues, l’affairisme sans scrupule et l’opportunisme politique de ceux qui sont actuellement au pouvoir sans s’être réellement mobilisés.

  1. L’obstacle financier de la valorisation des mines

SMSP est non seulement dans l’incapacité de garantir l’approvisionnement de l’usine chinoise, mais elle est parfaitement incapable de financer l’ouverture des mines et donc de les revaloriser à hauteur du coût de construction de l’usine. Il est donc peu probable de voir les chinois s’engager sur les mêmes bases que les coréens, surtout si SMSP pense que dans le cadre de ce montage croisé ils seront suffisamment stupides pour se satisfaire d’un contrat d’approvisionnement entre SMSP et la co-entreprise minière.

Outre les questions touchant au domaine minier, une autre limitation de taille concerne le coût de construction de l’usine hydrométallurgique qui devait servir de base pour la revalorisation du domaine minier apporté clé en main. Pour la même capacité de production que celle de l’usine de Gwangyang son coût est nettement plus élevé. Aussi, on voit mal les chinois accepter de céder 51% d’une usine qui aura coûté plus d’un milliard de dollars contre la promesse de fourniture en minerai de basse teneur dont le coût du transport sera plus important que le minerai garniéritique d’une meilleure teneur en nickel qui est acheminé vers leur concurrent coréen.

  1. L’obstacle de la répartition équitable du capital social

L’autre limitation concerne l’évaluation de la « rente métallurgique » sur laquelle SMSP espérait détenir 51%. Dans le cas de l’usine du Nord et de l’usine de Gwangyang, l’espérance a été vaine alors qu’il s’agit de nickel métal produit dans des ferronickels selon une répartition fer-nickel bien établie, laquelle est obtenue à partir d’un procédé de production connu. C’est sur la vente de ce produit fini vendu aux fondeurs chinois par Glencore et par SNNC à POSCO que les co-entreprises « pays » remboursent en priorité les multinationales qui ont financé les infrastructures. Avec le projet chinois, le bénéfice réalisé par la co-entreprise métallurgique serait tiré en aval après le processus de production et de commercialisation du produit semi-fini, donc sans grande valeur ajoutée. Cette dernière serait en effet captée après par le partenaire chinois qui achèterait à la co-entreprise ce produit semi fini à bas coûts pour le transformer lui-même dans ses autres unités de production avant de le commercialiser. Tous ces éléments permettent de dire que tel qu’il a été imaginé au départ le projet de partenariat en faveur de la valorisation de la ressource au profit du pays est irréalisable.

Une nouvelle filière d’exportation de minerai vers la Chine

La nouvelle annonce du projet chinois tente de redonner une seconde jeunesse à une doctrine nickel bien mal en point qui a perdu de son éclat compte tenu des piètres performances de l’usine du Nord. Il en est de même avec le partenariat « gagnant-gagnant » du président de l’Assemblée de la province Nord. En Corée, au cours des 3 derniers exercices, SNNC affiche une perte nette d’exploitation de 4.8 milliards XPF. L’usine qui est censée être ultra compétitive et servait de modèle pour dénoncer le manque à gagner de l’exportation de minerai brut est donc dans l’impossibilité de verser des dividendes à SMSP qui ne peut couvrir les pertes colossales de NMC. D’ailleurs, ces dernières sont telles que plus aucunes données NMC ne figurent dans les présentations qu’André Dang fait du modèle offshore. Les pertes de NMC représentent aujourd’hui quasiment le double des dividendes que SMSP a percu de SNNC. Il faudra donc se contenter de la « stabilisation du débouché » et des « emplois créés sur mine».

  1. Les difficultés d’approvisionnement du partenariat offshore

NMC est parfaitement incapable d’alimenter seule l’usine SNNC car les teneurs en nickel du minerai produit sont beaucoup trop faibles. Avec l’appui du haut-commissariat Jean-Jacques Brot et du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie délivrant de manière sélective les autorisations d’exportation de minerai, SMSP a réussi à contraindre les autres mineurs de céder du minerai d’une teneur moyenne de 2% à NMC pour l’approvisionnement de l’usine en Corée. Cependant, cela ne suffit pas puisqu’avec une production de 46 000 tonnes de nickel métal en 2016 et 47 000 tonnes en 2017, les résultats de SNNC sont quasiment nuls et atteignent tout juste le seuil de rentabilité.

Compte tenu des problèmes d’approvisionnement de NMC, POSCO a dû prendre les devants pour assurer l’alimentation de ses deux lignes de production. SNNC n’a pas d’autres choix que de s’alimenter en dehors de la Nouvelle-Calédonie. La comparaison entre le volume de minerai exporté par NMC et la quantité de minerai traitée par SNNC fait apparaitre un écart important qui, compte tenu de l’espace réduit de stockage, ne peut que provenir d’un apport extérieur à la Nouvelle-Calédonie. Le fait que NMC soit incapable de fournir SNNC et que pour assurer sa production cette dernière soit obligée de s’approvisionner hors de Nouvelle-Calédonie ne fait que confirmer le déséquilibre existant au sein de la structure du partenariat.

  1. L’exportation de minerai brut de faible teneur vers la Chine

Si NMC ne peut pas assurer seule ou accompagnée par les petits mineurs l’approvisionnement de l’usine, elle dispose toutefois d’un stock important de petits minerais équivalents à la teneur de coupure qu’elle ne peut exporter en Corée. Ce minerai est stocké sur mine et au bord de mer. Sur mine il gêne l’exploitation puisqu’il n’est pas remis en verse et représente une menace environnementale en cas de ruissellement des eaux. Au bord de mer, il supporte le coût supplémentaire du roulage et occupe l’espace de stockage. Il est donc impératif pour NMC de trouver d’autres débouchés vers la Chine. Face à cette réalité de terrain, les stratèges de SMSP et de la province Nord ont dû tempérer leurs critiques à l’égard de l’exportation de minerai brut. L’opportunisme aidant, la doctrine nickel peut justifier n’importe quelle option à condition qu’elle puisse choisir elle-même les postulats appropriés.

NMC a obtenu une autorisation d’exportation de minerai brut de 440 000 tonnes d’une année à destination de Yichuan. La transaction est effectuée par l’intermédiaire de la mystérieuse société Ferro Mega Global Resources Co Ltd basée à Hong Kong, société qui semble n’avoir aucune autre activité et dont on ignore tout de ses actionnaires. Qui sont-ils ? Mystère !

 

 

 

 

Publicités
Cet article a été publié dans Doctrine Nickel, Gestion de la ressource, Gouvernance, Impact et retombées locales, Politique industrielle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.