Echec et mat

nickel1Trois ans, jour pour jour après avoir mis en œuvre la législation minière de 2009 prévoyant l’interdiction d’exporter du minerai afin de favoriser la construction d’unités de production locales, le gouvernement indonésien a pris des mesures d’assouplissement de sa politique d’exportation. Cela faisait près d’un an que les autorités indonésiennes aux prises à des difficultés budgétaires et monétaires spéculaient sur la nécessité d’aménager cette loi minière, tandis que les multinationales étrangères implantées en Indonésie essayaient de mesurer les impacts de ces mesures administratives sur les marchés des matières premières (voir l’analyse de Vale). Les changements opérés sont sans aucun doute la conséquence d’un manque de revenus sur les trois dernières années, celui de 2016 étant estimé à 17.6 milliards de dollars. L’année précédant l’entrée en vigueur de la législation, l’Indonésie était le premier producteur et exportateur de minerai de nickel avec un volume correspondant à 20% de l’offre mondiale actuelle. Dès lors les fondeurs chinois s’étaient essentiellement retournés vers les Philippines pour le minerai de nickel de basse teneur, la Malaisie et l’Australie pour la bauxite. Toutefois, ce n’est pas uniquement le manque de revenus issu de l’arrêt effectif des exportations de minerai qui a motivé la récente décision d’assouplir les règles administratives, mais l’annulation de la date butoir à partir de laquelle devait prendre fin la dérogation de trois ans accordée à l’exportation de certains produits intermédiaires générant plus de valeur ajoutée, donc de manque à gagner. En autorisant à nouveau l’exportation de minerai, le gouvernement indonésien s’efforce surtout de trouver un équilibre entre les opérateurs miniers locaux qui sont totalement tributaires de la demande intérieure dictée par les métallurgistes, et ceux d’entre eux qui ont massivement investi dans de nouvelles capacités de production. Ces derniers ont intérêt à voir écouler leurs stocks de petits minerais qui s’accumulent depuis trois ans tout en ne se laissant pas concurrencer par les fondeurs chinois qui leur achètent le minerai à un prix inferieur. Le secret de la réussite de la réforme devrait donc se loger dans les détails des circulaires et dans la force de persuasion des lobbies, mais en l’état cette dernière ne changera en rien les projets des multinationales présentes en Indonésie.
L’étendue limitée des nouvelles mesures. Le refus d’interdire les exportations de concentré de cuivre à compter du 12 janvier 2017 a donc été l’occasion de revenir sur les conditions applicables au minerai de bauxite et de nickel. Ne sont en effet pas concernées par ces nouvelles mesures les exportations de minerai d’or, d’argent, d’étain et de chrome qui restent interdites. Ces adaptations apparaissent comme la suite logique d’une stratégie prenant en compte l’avancement des travaux de construction des capacités de production nouvelles, l’intérêt des industriels finançant ces investissements ainsi que leur capacité limitée de stockage. Concrètement, ces mesures se traduisent tout d’abord par un élargissement de leur domaine minier ainsi que par l’extension des permis pouvant aller jusqu’à 5 ans. Les métallurgistes désirant exporter du petit minerai devront aussi consacrer au moins 30% de leur capacité de production à des teneurs inférieures à 1.7% de nickel contenu (42% pour la bauxite). Cela veut dire qu’une partie de la production minière à faible teneur sera directement écoulée par l’industrie locale et aussi exportée, notamment par les usines produisant de la fonte de nickel. Cela devrait donc permettre aux sociétés minières et métallurgiques qui aujourd’hui détiennent des stocks très importants de petits minerais, de les écouler et de générer des revenus supplémentaires pour continuer à financer la construction d’unités de production. Selon les nouvelles dispositions administratives, seules les sociétés minières et métallurgiques construisant des usines devraient être autorisées à exporter du minerai de nickel à faible teneur. Deux conditions devront être préalablement remplies. Démontrer l’avancement des travaux de construction et intégrer au moins 30% de cette ressource dans ces unités de production. Il n’y a donc pas de contradictions majeures entre le principe d’interdiction d’exportation de minerai entrée en vigueur en 2014 et son aménagement de 2017, le but étant d’accompagner le développement de la production locale de valeur ajoutée.
Les principaux effets sur le marché. Cet ensemble de mesures devrait logiquement avoir plusieurs répercussions sur le marché du nickel – de la bauxite et du cuivre. Dans l’immédiat les exportations indonésiennes viendront compenser la diminution des volumes exportés vers la Chine par les Philippines. Au cours de l’année écoulée, la production mondiale de minerai de nickel a en effet diminué de 2.6% par rapport à 2015 à 2.1 millions de tonnes à un cours moyen légèrement supérieur à 4$/lb. A elle seule, la production minière des Philippines a diminué de 16%, cette dernière ayant été partiellement compensée par l’augmentation de production du Canada et de la Nouvelle-Calédonie. Les projections des analystes pour l’année 2017 laissaient présager une légère augmentation de production, mais la reprise des exportations de minerai indonésien va mettre fin à la lente progression des cours qui avait commencé à remonter depuis le début de l’année 2016 et qui était la résultante espérée d’un retour à un déficit de l’offre. Les exportations de minerai indonésien devraient logiquement augmenter l’offre de métal qui aujourd’hui reste conséquente à 372 000 tonnes au LME avec un cours redescendu sous la barre fatidique des 4.5$/lb. De plus, sachant que l’Indonésie avait exporté 440 000 tonnes de nickel contenu dans du minerai en 2013, on peut logiquement estimer qu’en trois ans d’activité les opérateurs miniers auront stoké de quoi largement infléchir, voire-même renverser, cette tendance haussière. Le fait d’intégrer au moins 30% de faible teneur dans la production métallurgique devrait théoriquement déboucher à terme sur l’augmentation des prix de revient des usines indonésiennes, particulièrement celles produisant du ferronickel – bien que dans la pratique il soit peu probable que ces dernières consomment du minerai de faibles teneurs afin de pouvoir exporter un excédant qui ne compensera pas l’augmentation de leur coûts de production. Enfin, en 2016, l’on note que la production de nickel raffiné a diminué dans les mêmes proportions que celle du minerai à 1.91 millions de tonnes. En 2017 l’augmentation de la production indonésienne devrait compenser la diminution de la production de fonte chinoise pour une offre globale quasiment identique à 1.91 millions de tonnes. L’année 2017 ne s’annonce donc pas sous les meilleurs auspices, d’autant que du côté de la demande on note que depuis 26 ans la Chine n’a pas connu un taux de croissance économique aussi bas.
La Nouvelle-Calédonie dans l’impasse. La marge de manoeuvre des producteurs, des provinces actionnaires et du gouvernement calédonien en charge de l’élaboration de la politique des exportations réglementées parait encore plus étroite qu’elle ne l’était il y a trois ans. D’autant que le fait de se demander si telle ou telle filière est la meilleure des voies de valorisation de la ressource est une question devenue plus encore inutile. Il s’agit d’un débat révolu qui n’intéresse plus qu’une pognée d’hommes aux égos surdimensionnés qui s’imaginent avoir un destin exceptionnel. La mise en scène de leur réussite insolite sur fond d’idéaux anticoloniaux ou du sens inné des affaires, sont des histoires pour les livres, les films d’entreprise, les publi-reportages et autres animations graphiques à la gloire de toutes ces formes de l’idéal finissant par émaner de la sénilité et de la mégalomanie. Plus encore que l’année dernière le constat est aujourd’hui sans appel. Ni les quatre usines « calédoniennes » (SLN, KNS, VNC, NMC-SNNC), ni l’exportation de minerai de faible teneur par les petits mineurs ne sont rentables au cours actuel. Les niveaux de production et la sous-traitance augmenteront sans doute, mais les teneurs exportées seront à la baisse tout comme les revenus à la tonne. Les prochaines publications (pour le moins partielles) des résultats comptables des sociétés minières et métallurgiques devraient peut-être faire prendre conscience du manque de compétitivité mais aussi du fait que l’intervention de l’Etat ne pourra pas indéfiniment maintenir le secteur sous perfusion. Les rares ouvertures vers la Chine qui avaient été autorisées en avril dernier par un gouvernement arcbouté sur des postures et des ententes politiques sans fondements économiques, au prix d’une forte mobilisation des rouleurs et des sociétés exportatrices de minerai, ne produiront hélas plus les effets escomptés en 2017 car les fondeurs chinois pourront désormais s’approvisionner en Indonésie. Les adeptes du protectionnisme économique, tout comme les farouches détracteurs du pig iron, pourront toujours se satisfaire de ne plus faire le jeu de la Chine puisque celui-ci continuera de se faire sans eux en Indonésie. Toutefois, compte tenu du manque d’anticipation et de l’immaturité des décisions prises à des fins purement politiques, l’on est tout de même en droit de continuer à s’interroger sur la capacité d’analyse et de réaction des collectivités publiques, lesquelles étaient persuadées qu’une participation majoritaire du capital garantirait leur stabilité, percevaient QNI comme une société saine, n’ont pas vu arriver la crise et qui jusqu’à la mise en garde de l’Etat (lors de l’avant-dernier comité des signataires) étaient encore dans le déni total. En marge des décisions peu avisées, certains imaginent qu’un OPEP du nickel est non seulement souhaitable mais possible, alors que ce sont les fondeurs chinois, établis en Chine ou ayant investi en Indonésie, qui détiennent les principaux leviers de la négociation. Or comme dit le nouveau locataire de la maison blanche sur son compte Twitter, la règle d’or de la négociation est que c’est celui qui en dispose qui négocie.
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