Droit d’inventaire

th72016 aura été une année extrêmement difficile mais également révélatrice à bien des égards pour le nickel calédonien. Bien que cela ne suffise pas, l’Etat français a déjà octroyé 140 milliards XPF sous forme de prêts, de garanties et de défiscalisation pour soutenir le secteur. SLN a reçu un prêt de l’Etat de 24 milliards et une garantie de 38 milliards pour la construction par Enercal de la future centrale. La maison mère de VNC a reçu un prêt de l’Etat de 24 milliards et une garantie de 27 milliards pour la construction d’une usine de traitement des résidus. Le prêt permettra indirectement de soutenir la SPMSC qui est dans l’incapacité de rembourser ses prêts bancaires et de payer ses titres. Enfin, KNS a reçu un cadeau fiscal supplémentaire de prés de 27 milliards sous forme de défiscalisation pour sa centrale au charbon… Non seulement le nickel n’est pas un outil d’émancipation économique, mais le surendettement des usines calédoniennes laisse présager des lendemains qui déchantent, notamment au regard des perspectives internationales mais aussi locales.
Une stratégie industrielle avortée. Au-delà des incantations politiques, comme pour la lutte contre la vie chère, c’est l’impossibilité de définir et de mettre en œuvre une stratégie industrielle du nickel au niveau du territoire qui apparaît aujourd’hui au grand jour. Les réunions de travail se succèdent depuis l’entrée en vigueur du schéma de mise en valeur voté en 2009, mais rien de transcendant n’est jamais ressorti de ces interminables discussions menées sur la gestion de la ressource, la politique d’exportation du minerai et la structure de l’actionnariat des sociétés métallurgiques. Les différentes instances et leurs analyses des documents de réflexion tournent en rond autour de positions et de postures politiques irréconciliables. Aussi, les thèmes de programme de travail pour l’élaboration d’une stratégie industrielle n’ont pas permis de redresser le secteur. Face à ce constat d’échec des voix s’élèvent pour proposer une entente commerciale avec l’Indonésie, et ce dans l’optique de faire remonter de manière significative les cours du nickel pour permettre à l’industrie calédonienne d’être compétitive. Penser que des responsables politiques calédoniens puissent influer sur l’offre et la demande mondiale du nickel prête bien sûr à sourire – et nous rappelle l’une des phrases cultes des dialogues savoureux de Michel Audiard. L’OPEP du nickel est une illusion de plus pour la bonne raison que les investisseurs dans les nouvelles usines indonésiennes sont chinois…
Une doctrine nickel aux abois. L’optimisme béat de la « stratégie pays » tranche naturellement avec ce constat sombre mais lucide. Ceci s’explique par le fait que la doctrine nickel repose avant tout sur des considérations politiques locales qui sont aux antipodes de la loi du marché et de la culture du résultat. En début d’année le porte-drapeau de cette stratégie politique ne détenait plus que 633 millions XPF de disponibilité pour 24 milliards d’emprunts et de dettes financières. La minière du Nord enregistrait une perte nette de 25.8 milliards en 2014 et 14.4 milliards en 2015. Il s’agit de pertes financières qui ne sont pas directement liées à la crise du nickel puisqu’au cours de ce dernier exercice la capacité de production de KNS n’a pas dépassé les 10 000 tonnes. Ce sont essentiellement les problèmes techniques rencontrés sur le four de la ligne 1 et les retards consécutifs dans la montée en production de l’usine, qui sont à l’origine des pertes essentiellement constituées par des dotations aux provisions sur titres et créances. Conformément à l’allocation des flux de trésorerie entre les porteurs de dettes, les titres détenus par SMSP dans KNS ont dû faire cette année l’objet d’une dépréciation de 10 milliards XPF car la valeur recouvrable de l’outil industriel est aujourd’hui largement inférieure. Cette dotation porte le montant de la dépréciation des titres KNS détenus par SMSP à 25.6 milliards XPF, soit un montant équivalent à l’ensemble des dettes financières de la société.
Les yeux plus gros que le ventre. La direction de SMSP avait tablé sur des cours du nickel à 9$ la livre minimum, 12$ en moyenne sur les 25 ans à venir. Emportée par la folie des grandeurs, visionnant en boucle les récits autobiographiques de sa propre réussite, elle a donc emprunté pour bénéficier de la rémunération avantageuse d’un prêt junior indexé sur le cours du nickel. Elle voulait marcher dans les pas d’Xstrata mais rien ne s’est passé comme prévu. Ayant eu les yeux plus gros que le ventre, la direction de SMSP a tout d’abord souhaité de ne pas procéder au tirage du solde du crédit mis à sa disposition. Malgré cela, la société s’est retrouvée dans l’incapacité d’honorer son échéance du début d’année. Dès lors, la province Nord fut contrainte de faire une avance en compte courant de 1.2 milliard à SOFINOR pour que SMSP puisse régler avec retard cette échéance. A ce jour, le manque à gagner sur les retours financiers escomptés de la dette junior est estimé à 16 milliards, dont 6.8 milliards au titre du dernier exercice. N’étant dès lors pas en mesure de faire face aux échéances suivantes SMSP a ensuite été contrainte de demander auprès des organismes de crédit une restructuration de ses prêts afin de repousser les prochains remboursements à partir de mai 2021. La crise du nickel nous dit-on! Mais une telle restructuration des dettes s’affranchit de la méthode Coué. Elle passe désormais par des sûretés financières prises non plus sur des titres aujourd’hui dépréciés mais sur des biens immobiliers tangibles jugés beaucoup plus sûrs par les banques.
Soutiens financiers des filiales. Ce retournement de situation est d’autant plus gênant que les ressources financières perçues au titre de ses participations s’amenuisent. La société devra néanmoins s’acquitter de l’intégralité du redressement fiscal s’élevant à 1.9 milliard. Elle devra également soutenir sa filiale et véhicule financier dans KNS, la Société de Ouaco, qui est soumise à des difficultés de trésorerie liées au décalage entre la comptabilisation des intérêts du prêt junior souscrit par KNS et leur perception effective. En effet, la filiale est tenue de comptabiliser par avance les intérêts que KNS n’est pas en mesure de payer à ses créanciers. SMSP devra également faire les avances nécessaires pour que la Société de Ouaco puisse régler son propre redressement fiscal qui s’élève à 973 millions. SMSP devra normalement rembourser les avances en comptes courants accordés par la province Nord via SOFINOR. Mais elle devra surtout trouver les moyens financiers pour continuer à se porter garante sous la forme de cautionnements solidaires pour les différents emprunts et autorisations de découverts de sa filiale minière. Or la situation financière de NMC est pour le moins inquiétante. En début d’année son report à nouveau était déficitaire, approchant les 13 milliards. Sa survie ne tient donc qu’aux avances et prêts consentis par le partenaire coréen au travers de ses filiales industrielles ou financières. Or la baisse des coûts de revient de NMC à 10 000$ la tonne est non seulement improbable mais pas suffisante dans la configuration actuelle. La société est non seulement dans l’incapacité de rembourser à date échue les avances qui lui ont été faites par le partenaire coréen, mais pour pouvoir continuer son activité déficitaire elle est contrainte de faire appel à de nouvelles avances. Il suffit de prendre connaissance et d’analyser les derniers bilans et comptes de résultats de la société pour voir que le retour à l’équilibre est tout simplement irréalisable. D’années en années, les dettes financières augmentent et les capitaux propres diminuent. Le moment venu, NMC se trouvera dans l’impossibilité de procéder à une augmentation du capital dans les termes et conditions actuelles du partenariat. De plus, afin de maintenir l’approvisionnement de l’usine de POSCO, SMSP doit également apporter son soutien financier à sa filiale responsable du chalandage, également déficitaire. Augmenter la capacité de production de l’usine nécessite non seulement l’achat de minerai à d’autres sociétés minières, mais aussi de nouveaux remorqueurs et chalands.
Sombres perspectives. Vu la situation financière de SLN qui n’est plus en mesure de réaliser des profits et de les distribuer à ses actionnaires, dont SOFINOR (via STCPI, puis NORDIL), l’on voit mal comment SMSP va pouvoir faire face à ses engagements multiples. Compte tenu du coût du projet phare, aujourd’hui de $8.3 milliards, de la quote-part des capitaux propres de KNS détenus par SMSP (-120 milliards XPF), des retours sur financement (capital et intérêts) que KNS devra verser à Glencore, il est peu probable de voir un jour SMSP percevoir 51% des dividendes de l’usine du Nord, symbole du rééquilibrage. Dans tous les cas de figure, les retours effectifs de dividendes en provenance de Corée semblent également illusoires. Aux 9 milliards que SMSP a pu percevoir de la part de l’usine coréenne depuis l’entrée en production, il convient d’opposer un report à nouveau déficitaire qui devrait prochainement tourner autour de 15 milliards pour la mine. Vu son manque de productivité, l’on est aujourd’hui en droit de se demander comment NMC fera pour rembourser les 17 milliards d’investissements financés par la banque coréenne Kexim? Le moment où NMC ne sera plus en mesure d’alimenter l’usine SNNC, le montant des créances détenues par le partenaire coréen sera tel que la valeur des 51% de l’actif industriel qui devrait éventuellement revenir au territoire, lors de la fin ou de la résiliation du contrat, sera tout simplement négligeable. Que se soit en terme de revenu ou d’actif, la rente métallurgique n’est donc qu’une vue de l’esprit, une fiction permettant de légitimer une cavalerie industrielle et financière promue par ladite doctrine. De plus, le jour où la Nouvelle-Calédonie récuperera ses mines vidées de leur nickel et à réhabiliter, l’impossibilité d’avoir pu alimenter le fonds souverain pour les générations futures sera alors perçu par ces dernières comme étant une responsabilité qui engage ceux qui disaient vouloir défendre l’intérêt général. Aujourd’hui encore, André Dang a beau affirmer que « le montage innovant et unique au monde » de l’usine du Nord garantit le rééquilibrage et donc l’avenir du pays, qu’à plein régime « le modèle off-shore rapportera à lui seul 11 milliards par an », les représentants de l’Etat et les banquiers savent parfaitement que l’on est là sur du déclaratif et non sur du factuel.
NB. Pour prendre connaissance des pertes nettes SNNC et NMC de POSCO en 2015, montants exprimés en Won, et au titre de ses 49%, voir p.70 des comptes consolidés.

https://www.dropbox.com/home?select=POSCO_consolidated_FY15Q4_final(Signed).pdf

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