Les grandes ouvertures

th4rp0lrfxOser l’export, rapprocher les entreprises calédoniennes et australiennes, promouvoir l’éducation bilingue… toutes ces énonciations font parties des vieux marronniers de l’intégration régionale qui réapparaissent régulièrement en Nouvelle-Calédonie. Elles fleurissent dans l’espace mental d’une île repliée sur elle-même, font la une du quotidien et du journal télévisé, puis disparaissent après une éclosion prématurée sans jamais donner de fruits. Les raisons de cette incapacité à s’intégrer véritablement dans l’espace régional du Sud Pacifique sont à la fois linguistiques, historiques et culturelles.
Tyrannie de la distance. Quoi qu’en disent les promoteurs des grandes ouvertures, la barrière de la langue reste un obstacle majeur de l’intégration régionale même si chaque année de nombreux touristes calédoniens viennent passer leurs vacances dans les fast food de Surfer Paradise ou dans le beau quartier de Sydney. Les élus calédoniens prônant l’ouverture ne sont pas bilingues et pour la plupart n’ont pas une bonne maîtrise de l’anglais (à l’exception de quelques notables comme Gael Yanno, Pierre Frogier, Gaby Briaud ou Sonia Lagarde…). Rare sont ceux qui ont fait leurs études et ont travaillé à l’étranger, dans un pays de la région. Rare sont ceux qui comme le père Rock Apikaoua pourraient se prévaloir de la maîtrise des langues, de la sagesse et de la dimension spirituelle océanienne. Ils ne connaissent ni les usages, ni les codes, ni le système éducatif dont ils se font pourtant les ambassadeurs. De même, qu’ils le veuillent ou non, que le territoire soit ou pas devenu un membre à part entière du Forum du Pacifique, la présence de la France en Nouvelle-Calédonie est toujours perçue comme étant un vestige colonial, pour les îliens du pacifique qui aiment faire valoir le fait qu’ils sont devenus « indépendants », tout comme pour les big brothers australiens et néo-zélandais qui pensent avoir fait racine en dépit de leur propre histoire coloniale, de leur culture anglo-celtique et de leurs liens étroits avec les us et coutumes du Commonwealth. Enfin, l’intégration économique de la Nouvelle-Calédonie dans la région est quasiment impossible à réaliser du fait des multiples interdictions et protections de marchés qui rendent le coût de la vie extrêmement cher et par voie de conséquence, fait que les entreprises locales n’ont aucun intérêt à entrer en compétition avec des entreprises voisines sur des marchés extérieurs.  Alors me direz-vous, pourquoi le gouvernement et les organisations patronales affiliées en font tout un plat aujourd’hui?
Protectionnisme économique. La balance commerciale calédonienne est structurellement déficitaire avec un taux de couverture variant de 40% à 50% selon le cours du nickel. La part des entreprises industrielles calédoniennes hors nickel orientées vers l’exportation représente tout au plus 300 emplois directs et indirects. Il s’agit essentiellement d’exportation de crevettes d’aquaculture, de chauffe-eau solaires, thon, holothurie, huiles essentielles, squash, cerf et coquilles de trocas, soit environ 500 containeurs de 20 pieds par an. La part export de l’agriculture qui représente environ 30% du total des exportations hors nickel dans la région s’explique en grande partie par les aides allouées à ce secteur. Or il faut savoir que toutes contributions financières et subventions subordonnées aux résultats à l’exportation sont en principe prohibées par les accords de l’OMC. La Nouvelle-Calédonie n’exporte quasiment plus rien de substantiel en Australie. En effet, la part du minerai de nickel latéritique destiné l’usine de Yabulu (depuis fermée) représentait à elle seule entre 90 et 95% des exportations en valeur. Le franc pacifique est indexé sur l’euro qui est surévalué par rapport aux dollars australien et néo-zélandais. Toutefois, le coût du fret maritime, le prix des carburants et le coût de la main d’œuvre sont quasiment identiques à ceux pratiqués en Australie. Ce sont en fait les marges bénéficiaires des entreprises qui diffèrent car le marché calédonien est un marché captif et extrêmement protégé où les stops à l’importation et les taxes conjoncturelles pour la protection de la production locale permettent d’élever ces dernières. Ce n’est donc pas l’exportation qui intéresse les quelques chefs d’entreprises locales qui militent pour le commerce extérieur, mais les transferts de compétences qui permettent au protectionnisme dont ils bénéficient d’étendre localement leur contrôle des parts de marché.
Domaine du paraître. La délégation calédonienne composée de membres du gouvernement, du haut-commissaire, de chefs d’entreprises et de conseillers du commerce extérieur de la France en Nouvelle-Calédonie (dont je fis aussi partie) est récemment allée « sonder les opportunités » en Australie. Sans doute a-t-elle du sonder profond pour en déduire que « le marché australien est une cible potentielle» car il est évident que les entreprises calédoniennes n’ont pas grands choses à offrir aux australiens en termes d’échanges commerciaux, de tourisme ou d’éducation. Les raisons de cette volonté d’intégration ostensiblement affichée ne sont bien entendu pas commerciales. « Nous sommes mal connus » note le président du gouvernement. Et pour cause! Encore faudrait-il qu’il maîtrise la langue pour comprendre les limites imposées de la figuration. La démarche d’intégration régionale du gouvernement s’inscrit d’abord et avant tout dans un contexte strictement néo-calédonien. Nous sommes là dans le domaine du paraître et du faire croire. A quelques mois des législatives, il faut faire « rayonner » le territoire pour briller soi-même dans l’espace public de la politique locale, projeter le pays dans un espace imaginaire qui serait le sien, même s’il ne ressortira pratiquement rien des missions, de l’évènementiel à venir, de l’affichage et du faire valoir des hommes politiques à la manoeuvre. Il faut « identifier les freins » et « harmoniser les normes » nous disent les chefs d’entreprises qui ne se font bien évidement aucune illusion sur le potentiel export de la Nouvelle-Calédonie, mais voient là une opportunité d’obtenir des nouvelles concessions, des abattements divers ainsi qu’une incitation fiscale qui contre toute attente ne feront pas progresser d’un iota le taux de couverture de la balance commerciale (voir Aide à l’export).
Coup d’Etat permanent. Le problème de l’impossibilité de l’intégration régionale ne réside pas seulement dans le réflexe protectionniste propre aux industries locales, mais bien sûr dans l’information qui est traitée en temps réel et dont le volume ne permet plus de prendre de recul, de revenir en arrière, de mesurer le chemin parcouru et d’évaluer l’efficacité des actions entreprises. Nous sommes pris dans l’étau de la communication politique où il convient d’occuper le terrain, de monopoliser la parole et de faire en sorte qu’une information en chasse une autre pour que le public n’ait plus les moyens de réfléchir. Pour ce faire, les petits fonctionnaires de l’info qui servent les intérêts des communicants au pouvoir ne donnent la parole qu’à ceux qui font l’actualité. Quel journaliste dans un complément d’enquête oserait se pencher sur le sujet pour faire comprendre à l’opinion ce qu’il est advenu (et adviendra) de toutes ces promesses d’ouverture? Aussi, il ne faut pas s’étonner de voir que les rêves calédoniens d’intégration régionale s’épuisent dans la promotion permanente d’un espace imaginaire inaccessible. Au-delà des grands exposés et des petits fours, la volonté affichée d’échange et d’intégration ne masque et ne dénature pas une réalité profonde, elle est tout simplement sans rapport avec elle. C’est de la pure communication politique pour préparer les prochaines échéances électorales. Si dissimuler c’est cacher aux autres de ne pas avoir ce qu’on a, en revanche simuler est feindre d’avoir ce que l’on n’a pas, l’ouverture d’esprit…

 

 

 

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