Nickel indonésien

nickel_pig_iron1Pourquoi la Nouvelle-Calédonie n’a-t-elle pratiquement aucune chance de se relever de la crise actuelle du nickel ? Pour mesurer les enjeux et prendre conscience de la situation, il faut bien évidemment porter son regard vers la Chine qui imPULSE le marché, mais aussi et surtout vers l’Indonésie qui intéresse la Chine. Pour connaître les raisons de cet intérêt qui a pris la forme d’un mariage de raison, il faut prendre conscience de ce dont dispose et de ce qu’est en train de réaliser ce pays, notamment depuis l’arrêt des exportations entré en vigueur en janvier 2014. Cela pourrait peut-être nous apprendre -mais j’en doute- à ne plus commettre l’erreur de ne pas savoir limiter nos espoirs car même si une reprise est attendue, son ampleur ne permettra pas aux industries calédoniennes de revenir dans la course. Explications…
La Chine aux commandes. Cette année la production mondiale de nickel devrait approcher les 2 millions de tonnes. Environ 70% de ce nickel est destiné à la production d’aciers inoxydables. Pour autant, il s’agit d’un petit marché puisque les 42 millions de tonnes produites ne représentent en fait que 2.6% de la production mondiale d’acier. La Chine influence l’ensemble de ces marchés et particulièrement celui-ci puisqu’elle est pratiquement le seul pays qui a vu sa production et consommation d’acier inoxydable augmenter significativement depuis une bonne décennie. Alors qu’elle était insignifiante en 2000, aujourd’hui la production chinoise représente la moitié de la production mondiale, soit 21.5 millions de tonnes, dont 10.6 millions de tonnes d’acier austénitique riche en nickel. Pour autant depuis maintenant quelques années une part importante de cette production a chuté un peu partout dans le monde sauf en Chine, en Inde et en Afrique du Sud. Alors qu’elles représentaient 71% de la production mondiale d’aciers inoxydables, les séries 300 dites austénitiques ne représentent plus que 54%, diminution qui explique l’augmentation de la fonte de nickel qui a maintenant dépassé celle des ferronickels. Pour autant, au cours du premier semestre 2016 la production chinoise d’acier inoxydable a augmenté de 8%, tandis que la fabrication des fontes de nickel a diminué dans des proportions encore plus importantes, tout comme d’ailleurs les exportations de minerai en provenance des Philippines. Il y a donc un signe de reprise, d’autant que 94% du nickel consommé par l’acier inoxydable est destiné aux séries 300. A terme, il est fort possible qu’une partie de ce marché arrivera à se détourner définitivement du nickel qui parmi les trois matières premières nécessaires à sa fabrication, est celle qui est de loin la plus onéreuse. Mais pour l’instant la demande d’aciers austénitiques reste un débouché pour le ferronickel produit à partir de hautes teneurs en nickel. Bien sûr, la surproduction savamment organisée par la Chine et les prix qu’elle s’efforce de maintenir au plus bas pour soutenir sa croissance, continueront de fragiliser les opérateurs miniers les moins compétitifs.
L’Indonésie au charbon. S’agissant de la ressource minière dévolue à ce marché, les Philippines, la fédération de Russie, le Canada et l’Australie sont les premiers producteurs de tête loin devant la Nouvelle-Calédonie et l’Indonésie, pays qui disposent néanmoins de ressources non négligeables en nickel oxydé. L’Indonésie évalue ses ressources en nickel à 80 millions de tonnes de nickel métal contenu dans le minerai et 50 millions de tonnes de réserves. Cela représente près de 9 000 millions de tonnes de minerai, ce qui est considérable. A côté de cela, contrairement à la Nouvelle-Calédonie, ses ressources naturelles sont diverses et variées puisque l’on y trouve de l’or, du fer, de la bauxite, du charbon, du cuivre, du cobalt, du chrome, du zinc, du pétrole, du gaz… et surtout une multitude de métaux rares. Le pays détient donc une ressource naturelle et une main d’œuvre lui permettant de s’industrialiser, et contrairement à une idée reçue, la valeur ajoutée tirée du nickel provient essentiellement de la métallurgie, et ce même avant l’arrêt des exportations entrée en vigueur en janvier 2014. L’augmentation des exportations de minerai indonésien vers la Chine n’a véritablement augmenté qu’au lentement de la loi de 2009 entrant en application en janvier 2014, soit pendant trois années. Le pays dispose donc de ressources naturelles multiples et conséquentes, d’une main d’œuvre nombreuse et peu coûteuse, d’une proximité géographique relative, mais aussi et surtout d’un véritable savoir-faire industriel qui intéresse les investisseurs, chinois bien entendu. Compte tenu de la qualité du minerai, les choix opérés par ces investisseurs chinois portent essentiellement sur une technologie qu’ils maitrisent parfaitement: la pyrométallurgie, les fours électriques rotatifs et les haut-fourneaux. Dans ce contexte, le projet Weda Bay d’Eramet aurait été une pure folie compte tenu du coût de la construction des usines HPAL, de celui de l’acide qui a augmenté, des rejets et de la durée de montée en puissance. La plupart des infrastructures sont construites en Chine pour des co-entreprises chinoises. Les teneurs moyennes traitées sont de l’ordre de 1.8% à un coût de revient de 25$ la tonne humide, ce qui est sans commune mesure avec les coûts pratiqués en Nouvelle-Calédonie. Certaines usines comme celle de Tsingshan intègre la production de fonte de haute teneur à l’aide de fours électriques tournants avec la fabrication de l’acier inoxydable. L’Indonésie produit donc du ferronickel pour les aciers inoxydables des séries 300 (PT Antam) mais aussi des mattes de nickel pour les marchés de niche (PT Vale) et de la fonte de nickel pour d’autres applications nécessitant une concentration en nickel beaucoup moindre (Sulewasi Mining Investment, Century…). L’année dernière, la production métallurgique était de 160 000 tonnes – contre 94 000 en Nouvelle-Calédonie. En 2018, cette capacité de production pourrait dépasser les 360 000 tonnes avec un certain nombre de constructions, d’extensions et de montée en puissance, parmi lesquelles Antam, Bintang Timur Steel, Cahaya Modern Metal, Cakra Baoli, Century Metalindo, Cor Indonesia, Fajar Bhakti, First Pacific Mining, Indoferro, Ivesdeko, Hudai, Macika Mineral, Megha, Transon, Titan, Sambas Mining, Sulawesi Mining Investment, Virtue Dragon, Zhenshi Gebe.
La Nouvelle-Calédonie en rêve. Non seulement la production métallurgique indonésienne actuelle à destination de la Chine dépasse celle de la Nouvelle-Calédonie mais comparativement, les coûts de construction des nouvelles unités sont nettement inférieurs. Il faut en effet compter un peu plus d’un milliard de dollars pour une usine d’une capacité de production et un procédé identique à celui de l’usine du Nord – qui aura coûté 8 milliards $, mis pratiquement 18 ans pour voir le jour pour produire péniblement un quart de sa capacité nominale. Au cours du premier semestre 2016, la production indonésienne représente déjà 70% de l’ensemble de la production de ferronickel exportée en Chine. Au cours actuel de 10 000 dollars la tonne (soit 4.5$/livre) plus des deux tiers des producteurs mondiaux sont déficitaires. Cela inclus bien évidement toutes les usines calédoniennes qui ont perdu plus de 100 milliards de francs l’année dernière. Ceci inclus également l’usine offshore (SNNC/NMC) qui, plombée par le coût de la mine, a perdu 8.8 milliards de francs en 2015 et devrait perdre autant si ce n’est plus cette année. Les plus grosses unités métallurgiques indonésiennes annoncent avoir un coût en capital se situant entre 17 000 et 22 000$/tonne et un coût opératoire moyen de 7 500$ la tonne (3.4$/livre), les plus petites unités produisant de la fonte un coût en capital faible et un coût opératoire égal au cours actuel. Plus de la moitié des producteurs de fonte de nickel en Chine ont fermés ou devront vraisemblablement fermer à court terme à cause des cours trop bas, des considérations environnementales, mais surtout de la montée en puissance des nouvelles co-entreprises chinoises en Indonésie. Une unité de production de fonte de nickel comme celle d’Indoferro devrait sortir dès 2017 un métal contenant 12% de nickel en utilisant pour cela des fours électriques rotatifs avec collecteurs de poussières. On est donc loin des usines chinoises tant décriées qui produisaient il y a une dizaine d’année une fonte de pauvre qualité à partir de haut-fourneaux extrêmement polluants. Au cours actuel, le revenu généré par les usines actuellement en production serait de 4.2 milliards de dollars, ce qui représente à peu près le coût global des investissements dans les nouvelles unités de production. Les coûts de construction de ces nouvelles unités sont bien évidemment incomparables avec ceux des usines VNC et KNS, qui sont non seulement des gouffres financiers pour Vale et Glencore, mais n’atteindront jamais les objectifs de rentabilité annoncés. En fin d’année, la montée en puissance des nouvelles usines indonésiennes devrait porter la production métallurgique du pays de 160 000 à 200 000 tonnes – et 360 000 tonnes en 2017/18. La diminution des exportations de minerai en provenance des Philippines et les fermetures des usines les moins performantes de par le monde, y compris en Chine, devraient à terme dégager un déficit de production et inciter les opérateurs miniers indonésiens à produire plus afin de pouvoir alimenter ces nouvelles unités. La diversification de l’industrie indonésienne (matte, ferronickel, fonte) lui permettra de s’adapter aux besoins du marché et d’utiliser l’ensemble des teneurs contenues dans le minerai extrait. En 2009, année où les autorités indonésiennes avaient annoncé leur projet d’arrêt des exportations, les rédacteurs et élus du congrès votant le schéma de mise en valeur des richesses minières de la Nouvelle-Calédonie avaient émis le vœu de voir le territoire se hisser au rang des grands pays miniers. Si les projets industriels menés par les multinationales ont généré de l’activité économique, ont enrichi ses promoteurs, les chefs d’entreprises initiés et conforté les pouvoirs de politiques peu scrupuleux, à l’évidence, le pays n’aura pas su se doter des outils à la hauteur de ses ambitions.
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