Stratégies d’ouverture

thANLDOXZVAndré Dang a récemment confirmé la volonté de SMSP d’ouvrir son capital à la province Sud. Cette proposition revêt un caractère hautement symbolique au sens politique du terme puisqu’en ouvrant son capital à une province majoritairement non-indépendantiste, SMSP deviendrait une société pays à part entière. Comme STCPI dans SLN et SPMSC dans VNC, la minière du Nord réunirait ainsi les trois provinces au sein de son actionnariat. Ce dernier serait donc calédonien avant d’être indépendantiste. Sur un plan plus pratique, les actions cessibles de SMSP seraient vraisemblablement celles détenues par SOFINOR puisque cette dernière détient 87% du capital. La société d’économie mixte peut en effet se départir d’un certain nombre d’entre elles sans pour autant perdre le contrôle de la société que la province Nord présente à ses administrés comme étant un vecteur d’indépendance politique, économique et financière. Cependant, si une telle ouverture peut paraître plausible sur le plan de la recherche de l’équilibre politique au niveau de l’actionnariat public, en revanche, la démarche mérite d’être approfondie au plan économique et financier car du transfert de ces actions d’une province à l’autre (via leurs SEM respectives), découle des contreparties qui font l’objet de négociations à huis clos. Aussi, au-delà de l’aspect purement politique, il est important de se demander quelle est la véritable raison de cette ouverture? Pourquoi les provinces indépendantistes partageraient-elles aujourd’hui ce qu’elles regardent à juste titre comme étant le fruit de leur lutte et de leur détermination? Par altruisme? On peut en douter. Par intérêt? Certainement. Mais alors pourquoi le feraient-elles maintenant? Les projets industriels qui font encore l’immense fierté des leaders indépendantistes ne seraient-ils pas aussi performants qu’ils ont bien voulu le faire croire à leurs administrés? Nous devons donc alors nous demander ce que la province Sud aurait vraiment à y gagner? Quelles sont les contreparties à apporter et parallèlement, quels seraient les retours financiers que cette dernière peut donc espérer?
Les formes de l’échange. Il faudrait bien entendu être totalement naïf pour croire que l’ouverture du capital de SMSP à la province Sud émane d’une ouverture d’esprit allant dans le sens du partage des richesses. L’ouverture n’est pas non plus motivée par des rapprochements politiques, même s’il existe un axe évident, des intérêts, voire des objectifs communs, entre les partis actuellement au pouvoir. La véritable raison est à la fois économique et financière, et les convergences de vue sur l’évolution institutionnelle du territoire ne sont pas un prérequis à la discussion. D’ailleurs, pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler que l’idée de l’entrée de la province Sud au capital de la société majoritairement détenue par les provinces indépendantistes n’est pas nouvelle. En effet, en juillet 2011 l’offre avait déjà été faite à l’ancien président de l’institution, Pierre Frogier. A l’époque la finalité de la démarche était exactement la même, mais compte tenu des antagonismes et divergences politiques, il était alors nécessaire de présenter l’offre d’ouverture au capital comme une main tendue vers les loyalistes républicains. Aux échecs il faut tenter de contrôler le centre afin de disposer de l’espace pour pouvoir déplacer l’ensemble des pièces. Si le roi est la pièce la plus importante de l’échiquier, elle est toutefois contenue dans ses mouvements. Paul Néaoutyine redoutait bien sûr de se faire mordre la main s’il la tendait à son adversaire. Cela explique pourquoi c’est André Dang qui entreprit la démarche. « Je ne suis pas indépendantiste, mais indépendant » affirmait-il à l’époque. Ainsi, aussi curieux qu’il puisse paraître, la proposition d’entrée au capital fut à l’époque présentée comme un rempart contre l’indépendance. L’objectif de l’ouverture était censé éviter que les indépendantistes aient seuls accès à cette manne financière d’une ampleur inédite que devaient dégager les deux projets de classe mondiale. Sachant ce que l’on sait aujourd’hui, la démarche peut paraître surréaliste.
 La véritable raison de l’ouverture. Comme l’on peut le voir, si le caractère symbolique de l’ouverture est le même, les formes de l’échange diffèrent selon les positionnements politiques de l’exécutif aux commandes de la province Sud. En revanche, la véritable raison de l’ouverture reste elle aussi invariablement la même : elle est motivée par l’accès à de nouvelles ressources minières pour alimenter ce qui est devenu une doctrine nickel pour les uns et une cavalerie industrielle pour les autres. L’acquisition de nouvelles ressources minières est essentielle pour SMSP. C’est même son véritable fonds de commerce depuis le début des années 90. Il suffit malheureusement de se rendre sur place et comparer ses pratiques minières avec d’autres sociétés pour en être convaincu. Bien sûr, du haut de son hémicycle Paul Néaoutyine affirme qu’avec les projets développés par SMSP « nous sommes passés du système dominant-dominé qui a régi l’exploitation du nickel pendant plus d’un siècle, avec des populations locales qui voient les retombées leur passer sous le nez, à un système gagnant-gagnant ». Mais il s’agit là d’une posture politique car les mines acquises et apportées par SMSP dans des projets industriels menés par des multinationales étrangères ne permettent ni de financer, ni de contrôler ces projets. Aussi, pour masquer les déséquilibres structurels qu’engendrent ces partenariats, la société est contrainte de mener d’autres projets, donc d’acquérir d’autres mines. Et c’est en fonction de la perception que l’exécutif provincial du Sud peut se faire des retours financiers en provenance des projets industriels de SMSP que cette dernière peut espérer obtenir des contreparties substantielles en échange du portefeuille d’actions cédé. Etant donné les limites de sa surface financière, il est également logique de penser que la seule contribution que l’institution provinciale puisse faire soit sous la forme d’apports en nature. En échange de son entrée au capital, les initiateurs de l’offre attendent donc que la province accorde en échange des titres miniers pour alimenter les usines offshore, ancienne ou nouvelles – et/ou encore qu’elle s’accorde sur les modalités d’une montée de la Nouvelle-Calédonie au capital d’autres sociétés, et ce à des fins identiques…
Embellir la mariée… Pour obtenir une contrepartie substantielle il est donc important pour SMSP de mettre les petits plats dans les grands. Il faut faire naître chez le responsable de l’exécutif à qui est faite l’offre, la possibilité de déceler un intérêt manifeste au travers d’un syllogisme incomplet. Il faut susciter en lui le désir de saisir l’unique opportunité afin que ce dernier puisse entrer dans l’histoire. Pour tenter d’atteindre cet objectif, il faut embellir la jeune mariée, la rendre particulièrement désirable – quitte à cuisiner les livres. En juillet 2011 donc, la performance de l’usine de Gwangyang était présentée comme pouvant générer des profits exceptionnels en transformant des minerais autrefois jetés à la décharge. Il était bien évidemment inutile d’évoquer les pertes substantielles de NMC, son incapacité de tenir ses engagements, le déséquilibre structurel du partenariat « gagnant-gagnant », ni de s’étendre sur le montant effectif des retours de dividendes versés en Nouvelle-Calédonie. Avec la rentabilité de l’usine de Gwangyang prétendue insubmersible, SMSP se réjouissait d’avoir acquis une notoriété lui permettant de participer au financement de l’usine du Nord qui pour sa part était qualifiée de projet « le plus rentable au monde ». L’état général d’avancement de l’usine du Nord était alors de 76% et lors des négociations l’argumentaire ne manquait donc pas de superlatifs. SMSP affirmait devenir un producteur majeur du nickel au plan mondial. Selon ses propres prévisions, en 2014 la société deviendrait inéluctablement le 1er producteur mondial de nickel avec une production annuelle de 114 000 tonnes de nickel métal… Non seulement les deux projets étaient sur le chemin du non-retour mais la conjoncture paraissait elle aussi très prometteuse. En tout cas la démonstration semblait imparable. En 1998, lorsque SMSP prit possession du Koniambo le cours moyen du nickel était de 2.10$ la livre, alors qu’en 2011, lorsqu’elle vantait ses mérites, il était à 10.40$ avec un point mort estimé à 7$ la livre, ce qui laissait présager selon elle des cours du nickel bien plus élevés…
Projections de rentabilité exceptionnelle… Les projections étaient faites sur la base d’un prix minimum du nickel à 9$ la livre, une mise en production de l’usine du Nord en 2012 et d’une pleine production au cours des deux années suivantes. Les dividendes de KNS versés à SMSP sur une période de 23 ans étaient estimés en moyenne à 14.4 milliards XPF par an. A un cours jugé bien plus probable de 12$ la livre, ils passaient à 23.1 milliards XPF par an. Grâce à des taux de rémunération exceptionnels, entre 22.8% ($9/lb) et 36.2 % (12$/lb), le financement optionnel de la dette junior par SMSP devait également générer des profits hors normes pendant 25 ans. Les profits financiers attendus étaient respectivement de 4.8 et 7.7 milliards XPF par an. Globalement, les deux usines devaient rapporter à SMSP 26 milliards XPF par an à un cours de 9$ la livre et 42 milliards XPF par an à 12$. Ces projections laissent aujourd’hui rêveur tant les perspectives d’évolution étaient peu crédibles et les moyens mis en œuvres jugés incertains et hasardeux. Faut-il rappeler que sur l’échiquier le fou peut aller aussi loin qu’il le souhaite et qu’à cette époque la société tablait sur une capacité globale pour 2018 de 214 000 tonnes de nickel métal soit près de 11% de la production annuelle mondiale. Au grand dam des banquiers qui s’étaient engagés dans le financement de l’usine du Nord et qui voyaient sans cesse repousser sa mise en service, ces perspectives d’évolution n’étaient pas fondées. L’expansion industrielle comprenait en effet une usine de 60 000 tonnes en Nouvelle-Calédonie avec Xstrata et pas moins de trois usines offshore : 54 000 tonnes en Corée avec POSCO, 60 000 tonnes en Chine avec Jinchuan et 40 000 tonnes au Japon avec PAMCO. A des cours du nickel au LME de 9$ à 12$ la livre, le revenu potentiel brut (avant impact du financement et des impositions) était estimé à $772 millions et $1.45 milliard… mais assurément, la ficelle était bien trop grosse. Osons espérer que l’actuel président de l’institution provinciale sera aussi vigilant que l’aura été son prédécesseur.

 

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