Parler-vrai

Parler vraiIl y a un peu plus de 20 ans Michel Rocard se rendait à Canberra pour participer à la Canberra Commission on the Elimination on Nuclear Weapons initiée par le Premier ministre de l’époque Paul Keating. Avide lecteur de Jacques Derrida et néanmoins admirateur du Ministre des finances réformateur du gouvernement de Bob Hawke, je ne pouvais que m’intéresser à cette venue. Avec mon ami Jean-Louis Durand, aujourd’hui Maitre de conférence en sciences politiques et relations internationales à l’University of Queensland, nous primes nos plus belles plumes pour écrire au Maire de Conflans Sainte-Honorine afin de lui manifester notre intérêt et notre désir de le rencontrer. A notre grande surprise, Michel Rocard nous fit savoir qu’il nous attendrait aux portes du parlement fédéral. C’est ainsi que nous entrâmes pour la première fois dans cet antre magique et probablement unique au monde où siègent la chambre des représentants, le sénat, le gouvernement fédéral et ce que l’on appelle la press gallery, c’est-à-dire tous les journalistes politiques connus de l’opinion. Lors des débats se tenaient autour de la table le prix Nobel de la paix Joseph Rotblat, l’ancien Ministre américain des affaires étrangères, Robert McNamara et de nombreuses personnalités dont nous n’avions jamais entendu parler.
Une rencontre décisive. Notre rencontre ne s’arrêta pas là puisqu’à la fin des débats et à la veille de rendre son synopsis nous nous retrouvâmes tous les trois dans le lobby de son hôtel autour de jus de fruits et d’un paquet de gauloise sans filtre pour discuter à bâton rompu pendant plus d’une heure des résultats attendus de la Commission, mais aussi de la politique française dans le Pacifique. Pour Michel Rocard, il n’y avait pas d’équivoque possible: Il aimait passionnément la Nouvelle-Calédonie ! Cette rencontre et la profondeur des échanges avec cet interlocuteur exigeant nous donnèrent sans aucun doute confiance en nous. De retour à Brisbane, je formulai le vœu de revenir travailler à Canberra au parlement fédéral et en 2002 alors que j’enseignai à l’University of Canberra mon vœu fut enfin exaucé. Bien qu’étant l’un si ce n’est le seul non English speaking background du parlement, j’y découvris alors un monde absolument exaltant, me passionnai pour le mode de gouvernance hérité du Westminster System et des institutions autrement plus démocratiques que celles de mon pays d’origine. Les différents modes de scrutin y permettaient en effet de faire émerger une stabilité gouvernementale au sein de la chambre des représentants et une diversité d’opinion au sein du sénat dont les membres élus au suffrage direct étaient une véritable force de proposition. Jamais dans un tel système, me disais-je, François Mitterrand n’aurait pu survivre politiquement au sabotage du Rainbow Warrior…
Le choix des convictions. L’année suivante malheureusement, pour des questions de politiques étrangères que l’on doit au cynisme de l’élite américaine sous l’influence hégémonique de Zbigniew Brzezinski et consort, la coalition dirigée par Georges W Bush décidait d’envahir l’Irak malgré le refus de la France et de la Russie. Les Etats-Unis, mais aussi le Royaume-Uni et l’Australie, qui n’avaient pourtant pas d’autres intérêts que de protéger leurs bonnes relations avec Washington, lancèrent les opérations militaires sans mandat du Conseil de sécurité – et ceci avec le résultat que l’on connaît aujourd’hui. John Howard était bien sûr à la tête du gouvernement fédéral, mais à mon grand étonnement le porte-parole de l’opposition, Kim Beazley, partagea les vues du Premier ministre sur l’alignement de l’Australie sur la politique étrangère américaine au Moyen Orient. Face à cette absurdité, qui illustre le profond désarroi de l’homme révolté si cher à Albert Camus, je pris conscience que la rencontre avec Michel Rocard m’avait conduit dans cette enceinte par nécessité civique plus que par ambition professionnelle. En octobre 2003, je remis donc ma démission. Treize ans plus tard, sa disparition et les hommages qui lui sont rendus coïncident avec la publication du rapport Chilcot sur l’implication du Royaume-Uni dans la guerre en Irak et sur le rôle joué par Tony Blair. Cette coïncidence ne peut que me conforter dans mes choix et mes convictions d’alors car la véritable éthique politique que Michel Rocard nous a transmise est celle qui sans cesse exige de chacun d’entre nous qu’il s’interroge sur lui-même.
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