Sauvetage de SLN…

le-reve-de-l-autruche-la-politique-de-l-autruche-25050171[1]La Nouvelle-Calédonie aurait validé le prêt de l’Etat pour SLN et chacun se félicite de cet élan de solidarité. « La STCPI parvient à corriger les conditions du prêt à la SLN » titre même triomphalement le quotidien calédonien. Comme on pouvait s’y attendre (lire l’article Intérêts bien compris), un taux d’appel inférieur a été concédé à STCPI pour un prêt de 127 millions € remboursable sur 8 ans à un taux variable de 4%. Rien de vraiment extraordinaire, me direz-vous, dans cette négociation du fait accompli dont l’objet est avant tout de permettre à SLN de passer la crise. Il était par contre important pour la Nouvelle-Calédonie aux aspirations et prétentions majoritaires, de sauver la face car l’Etat impose purement et simplement la solution à l’actionnaire local défaillant qui s’exécute manu militari, mais « sans signer les yeux fermés ». A l’évidence, le contrôle de la ressource minière au travers d’une prise de participation majoritaire dans le capital social de l’entreprise ne résume pas une politique industrielle. Rien donc de transcendantal non plus dans cette opération financière sur fond de tragi-comédie politique puisque, faute d’avoir été suffisamment soucieuse des deniers publics pour pouvoir jouer son rôle d’actionnaire, l’entité locale sert uniquement de véhicule financier. Rien de confidentiel enfin dans cette mise sous tutelle, puisqu’il s’agit d’un prêt de l’Agence des participations de l’Etat (APE) accordé à une autre société de participations publiques dont les actionnaires sont des sociétés d’économie mixte, elles-mêmes entièrement détenues par des institutions provinciales, et ce au profit d’une société dans laquelle ces mêmes entités locales sont actionnaires. La transparence s’impose donc bien au-delà des postures politiques et de ses relais d’information…
Maîtrise du risque financier. Les taux directeurs de la banque centrale européenne sont tellement bas, voire-même négatifs pour certains prêts, et l’Etat français tellement soucieux de sauvegarder les intérêts de SLN afin d’éviter de faire de nouvelles vagues en Nouvelle-Calédonie, que la « concession » faite sur le taux d’appel par l’APE n’est une surprise pour personne. Seule variante sortie du chapeau de ces « âpres négociations », la progressivité du taux variable qui est calculée, non pas sur l’évolution du cours du nickel au LME, mais sur les résultats d’exploitation futurs de l’entreprise. Le fait que la progressivité du taux soit indexée sur l’Ebitda est une marque de prudence même si les initiés ne manqueront pas de minorer le propos en ajoutant que la parité dollar / pétrole ainsi prise en compte dans le calcul des intérêts influe déjà largement sur l’évolution du cours du nickel au LME. Reste bien sûr à connaître le détail du calcul d’indexation pour que les élus des provinces soient enfin en mesure d’évaluer a posteriori ce que pourrait être la charge financière de SLN qui in fine et in principium devrait rembourser le prêt. A ce titre, il est d’ailleurs intéressant de noter la volonté d’entrer de l’APE en tant qu’administrateur averti. En effet, pour que ce prêt puisse être accordé et qu’un minimum de transparence soit enfin observé, l’Etat devrait selon toute vraisemblance devenir actionnaire de STCPI qui doit lui céder une action. Même si rien n’est gagné d’avance voilà enfin une vraie bonne nouvelle, car compte tenu des antécédents et du mode de gouvernance des entités locales, il parait difficile de continuer à faire confiance et de s’en remettre aveuglément à ses seuls représentants pour trouver une solution répondant au mieux à l’intérêt général.
La face cachée de l’objectif. L’annonce faite par le Premier ministre et l’offre de prêt finalement concrétisée par l’APE donnent les moyens à SLN pour qu’elle puisse traverser la crise. Pour autant, deux questions se posent. Ce prêt suffira-t-il et son bénéficiaire sera-t-il en mesure de devenir compétitif afin de rembourser ses créanciers? Rien n’est moins sûr car l’analyse des flux de trésorerie de 2015 montre qu’à un cours moyen du nickel de 5.37$ la livre, donc bien supérieur à celui observé au premier semestre 2016, le besoin net de trésorerie s’élevait déjà à 14.8 milliards de francs, soit pratiquement l’équivalent du prêt de 15,1 milliards de francs qui devrait lui être accordé par l’intermédiaire de STCPI. Les besoins de SLN jusqu’à fin 2018 seraient de 60 milliards de francs et Eramet a pour le moment ouvert une ligne de crédit de 190 millions €, soit 22.6 milliards de francs dans l’attente de mise ne place d’un prêt. On est donc encore loin du compte. Par ailleurs, au cours des quatre derniers exercices l’entreprise n’a enregistré que des déficits bruts d’exploitation conséquents, de l’ordre de 30.3 milliards de francs en 2015, 7.2 milliards en 2014, 26.8 milliards en 2013 et 8.2 milliards en 2012, alors que durant cette même période les cours moyens du nickel ont fluctué entre 5.65$ et 7.95$, c’est-à-dire à des niveaux très en dessus des cours actuels. Il faut en effet remonter à 2011, avec un cours moyen du nickel aujourd’hui jugé inaccessible à 10.4$ la livre, pour voir SLN dégager un excédent brut d’exploitation et un profit net. La possibilité de remboursement de l’entreprise ne résulterait donc selon ses dirigeants que de sa seule capacité à atteindre un objectif de réduction des coûts de production hors investissement (cash cost) à 4.5$ la livre en 2018. Or si cet objectif peut paraître difficile à atteindre au regard du contexte local, il ne sera vraisemblablement pas suffisant vis-à-vis de la concurrence internationale.
Une époque révolue. Depuis le rapport d’Anne Duthilleul, les dirigeants de SLN manquent rarement une occasion de mettre en avant « le modèle le plus profitable pour la Nouvelle-Calédonie ». Tout le monde se souvient de ces immenses affiches publicitaires sur la route RT1 au départ de l’aéroport international à destination de la capitale. Or cette communication d’entreprise ne prend bien évidemment en compte ni le manque de performance des outils de production, ni la valeur du capital naturel qui est utilisée. Cette stratégie industrielle et le mode de gouvernance qui la sous-tend demeurent celles d’une époque révolue, tout comme la stratégie concurrente à laquelle elle s’oppose et qui consiste à alimenter des filières offshore en priorité et au détriment d’autres voies de valorisation. De part et d’autre, la crise du nickel a depuis eu le mérite d’inciter nombre d’acteurs économiques à faire preuve d’un peu plus d’humilité. Bien sûr les retombées économiques de SLN sont importantes et indiscutables puisqu’elles représentent près de 5 milliards de francs par mois dans l’économie calédonienne et 10 000 emplois directs, indirects et induits. Ces retombées dépassent même le cadre de l’entreprise puisque les dividendes sont versés aux sociétés appartenant aux institutions provinciales, au rang desquels SOFINOR qui aide l’entité concurrente et défaillante qu’est SMSP. Cependant, la crise du nickel oblige les responsables de tous bords à dépasser le raisonnement pour le moins restrictif des retombées économiques en leur rappelant que la compétitivité d’une entreprise ne se mesure pas en termes de distribution de valeur ajoutée. Aussi, il n’est pas surprenant de constater que le plan d’amélioration et de compétitivité présenté aux actionnaires ait pour objectif de développer un « management de la performance » et de « moderniser les processus » de prises de décisions en s’appuyant notamment sur les nouvelles technologies de l’information.
Limites du plan d’amélioration et compétitivité. Ce plan prévoit de faire des gains substantiels au niveau de la mine grâce à l’amélioration de la planification minière, au niveau de l’usine avec l’arrêt de la production des mattes de nickel et au niveau de son fonctionnement général et des fonctions supports. Or pour vraiment mesurer la compétitivité de l’entreprise au regard de l’évolution future des cours du nickel qui remontent lentement mais n’atteindront plus jamais des niveaux historiquement élevés, il convient de tenir compte des efforts financiers considérables qui devraient être également faits pour la modernisation d’un outil de production vieillissant. Autrement dit, SLN ne peut pas, et n’aurait jamais dû, être considérée comme une « usine amortie » et comme ce fut le cas lors des réflexions du Comité stratégique industriel. Pour mesurer sa compétitivité, il faudra donc tenir compte du coût important des investissements qui ne sont pas inclus et qui devront être ajoutés à l’objectif cash cost des 4.5$. Lorsque l’on regarde de plus près les comptes de l’entreprise on s’aperçoit qu’au cours des 5 dernières années, l’investissement industriel et minier ne représente que 9% du chiffre d’affaires, soit une moyenne de 7.7 milliards de francs par an. Il est de 6.7 milliards en 2015 alors que les dotations aux amortissements sont de 11.3 milliards. Assurément, l’investissement est insuffisant pour un opérateur confronté aux défis que représentent l’émergence de concurrents beaucoup plus performants dans les pays en voie d’industrialisation et la baisse concomitante des teneurs en nickel dans son domaine minier couvrant plus de 40 mille hectares. En clair, l’optimisation et la valorisation des minerais à basses teneurs, la modernisation de l’usine de Doniambo et la construction d’une centrale électrique performante sont indispensables pour compléter ce plan d’amélioration et de compétitivité – et venir ainsi corriger l’objectif annoncé. En tenant compte du coût complet, SLN sera-t-elle pour autant concurrentielle ? Bien entendu, l’Etat est susceptible d’apporter sa garantie bancaire pour financer ces futurs investissements, mais en finance publique, la valeur d’un budget ne se mesure-t-elle pas elle aussi à la lecture du compte administratif ?
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