Calculs Byzantins

th86M31FCDEst-ce qu’une centrale thermique au gaz naturel permettrait à SLN d’abaisser sensiblement son coût de production afin qu’elle devienne compétitive dans un marché durablement déprimé par la surabondance de l’offre de nickel? Est-ce que le gain de productivité sera suffisamment patent pour lui permettre de valoriser des teneurs de coupure plus basses? Pour l’heure rien n’est moins sûr car de par son insularité la Nouvelle-Calédonie est isolée bien que peu éloignée de dépôts qui se situent en Australie. Les besoins de SLN sont assurément trop petits pour pouvoir intéresser la plupart des fournisseurs car cela nécessite d’adapter les moyens de transport et de stockage. Mais sait-on jamais? Bien sûr le gaz naturel est le combustible fossile le plus respectueux de l’environnement, mais pour pouvoir choisir une telle option, encore faut-il qu’à termes cette solution puisse être rentable et sûre. Et pour qu’il en soit ainsi, il convient d’investir dans des infrastructures industrielles et portuaires, et donc de s’assurer préalablement que le climat politique le permette car rien ne se fera sans le monde de la finance qui a horreur du désordre – et des usines à gaz…
Un nouveau projet pour la Nouvelle-Calédonie. Même si l’extraction, le transport et la transformation du gaz naturel produit des émissions de méthane, même si la production d’électricité par une centrale thermique de ce type génère beaucoup de vapeur d’eau, le recours au gaz naturel est en revanche un moyen bien moins polluant qu’une centrale au charbon ou au diesel. Ses émissions de dioxyde de soufre sont négligeables et le niveau de dioxyde de carbone bien plus faible que les autres énergies fossiles. Toutefois, s’agissant de son impact sanitaire, son stockage aux abords de la ville de Nouméa pose un risque certain et de vraies questions qui nécessitent sans doute un classement SEVESO. Par ailleurs, bien que plus propre malgré les énormes panaches de fumées blanches qui du haut d’une gigantesque colonne déchireront le ciel, le gaz naturel n’est pas de consistance solide comme le charbon, ni liquide comme le pétrole. Il nécessite donc d’être compressé pour pouvoir être transporté à l’aide de gazoducs terrestres comme celui qui alimente Perth ou sous-marins comme celui qui relie l’ile de Timor à l’Australie, soit liquéfié par cryogénisation pour pouvoir être chargé sur des méthaniers, comme c’est le cas actuellement pour le gaz australien à destination du Japon. Son prix varie donc en fonction du mode de transport et de la distance à parcourir. Le gaz naturel actuellement acheminé par des méthaniers représente environ 20% du gaz transporté dans le monde car cette énergie est avant tout développée au plan régional, donc généralement transportée par voie terrestre. Certes, la situation énergétique a changé avec l’arrêt puis la reprise des centrales nucléaires, suite à la catastrophe de Fukushima. Le prix du gaz a baissé du fait de la découverte de nouveaux gisements et du développement de nouvelles technologies telles que la fracture hydraulique et le forage latéral. Mais pour rentabiliser le transport maritime, les navires à double coque qui sont actuellement utilisés ont une capacité moyenne de 80 millions de m3 de gaz, ce qui est supérieur à ceux qui pourraient approvisionner la Nouvelle-Calédonie. Le prix de revient pour SLN restera donc cher car la filière devra non seulement investir directement dans, ou supporter le coût, des méthaniers dimensionnés pour les besoins spécifiques de ses installations industrielles, mais également dans des infrastructures portuaires et des terminaux afin de réceptionner et re-gazéifier le gaz liquide. Cette opération nécessite donc une vision à long terme et une relation de confiance entre les parties prenantes au contrat, ce qui renforcerait bien sûr les relations entre la Nouvelle-Calédonie, la France et l’Australie, mais aussi entre l’actionnaire majoritaire parisien et l’actionnaire local de l’entreprise. Ce dernier est-il vraiment prêt à oublier ses postures politiques pour investir dans l’économie du futur?
La présente situation ne permet pas d’être optimiste. L’analyse des agrégats calédoniens montre une situation économique déprimée avec une forte hausse du chômage, un repli de la consommation, une mauvaise orientation de l’investissement et un décrochage net des échanges commerciaux avec un taux de couverture largement déficitaire. Les statistiques du nickel montrent que la hausse toute relative de la production métallurgique ne compense pas la chute de la valeur des exportations de produits finis et intermédiaires. Malgré les mesures prises par les industriels, la valeur des exportations des produits métallurgiques baisse par rapport au premier trimestre de l’année précédente, tandis que les exportations de latérites se sont brutalement arrêtées dû à la fermeture de Queensland Nickel que les autorités calédoniennes n’avaient pas anticipé. Les stocks mondiaux au LME passent doucement sous la barre des 400 000 tonnes tandis que le cours du nickel se situe désormais à 4 $ la livre. Cela indique que la remontée tant espérée des cours est envisageable certes mais beaucoup plus lente que prévue et que le cap de la conjoncture difficile n’est pas encore passé. En 2015 déjà le niveau des exportations de minerai vers les fondeurs japonais était resté relativement stable à 1,7 million de tonnes, engendrant toutefois une diminution de 898 tonnes de nickel métal compte tenu de la baisse inévitable des teneurs, tandis que le volume de minerai envoyé en Corée passait de 1,6 à 2,7 millions de tonnes pour atteindre l’équivalent 40 931 tonnes de métal. En un an, la part de la Corée dans les exportations de métal contenu dans le minerai est passé de 35% à 53% et les chiffres du premier trimestre 2016 confirment cette tendance. Or, malgré cette augmentation des tonnages à destination de la filière offshore – supposée dégager une rente métallurgique que la Nouvelle-Calédonie ne verra jamais – la valeur des exportations calédoniennes continue de baisser en dépit de la hausse du cours du dollar. Autant dire que l’arrêt pur et simple de la filière australienne pour les latérites de la côte Est ainsi que l’obligation pour les mineurs calédoniens de fournir l’usine de POSCO en garnièrites ne sont pas des signes encourageants pour l’industrie du nickel dont l’économie reste encadrée par des considérations politiques assurant la survie de SMSP. Opter pour une centrale thermique au gaz naturel pourrait peut-être permettre à SLN de relever à termes le défi de la compétitivité, mais son actionnaire local pourra t’il et voudra t’il jouer le jeu? Les grands argentiers du territoire qui déplorent à juste titre l’augmentation des dépenses publiques, se sont-ils réellement posés la question de savoir pour quelles raisons SLN investissait si peu? Le président de STCPI et de SMSP arrêtera t’il de torpiller SLN et les petits mineurs pour pouvoir récupérer le minerai que sa filiale NMC n’est pas capable de produire en raison de sa mauvaise gestion? La Nouvelle-Calédonie peut-elle encore se permettre les effets pervers d’une telle gérontocratie minière et financière? Les provinces calédoniennes regroupées au sein de STCPI pourront-elles assainir leurs finances – et celles de leurs sociétés d’économie mixte – afin de pouvoir se passer des dividendes de SLN? Voudront-elles réellement jouer la carte du progrès plutôt que celle de la revendication nationaliste et de l’accès à la ressource minière pour favoriser une filière offshore dont la Nouvelle-Calédonie a déjà perdu le contrôle?

 

Publicités
Cet article a été publié dans Gestion de la ressource, Gouvernance, Impact et retombées locales, Politique industrielle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.