Triste tropisme

th77N8UWG1La crise du nickel que pratiquement personne en Nouvelle-Calédonie n’a vu venir a fait naître une prise de conscience à la fois tardive et inopinée. Elle aura au moins eu le mérite de révéler que les batailles idéologiques autour du contrôle du minerai étaient futiles. Bien que complémentaires à l’échelle du territoire, aucune des trois voies de valorisation de la ressource n’est actuellement rentable du fait de manque de compétitivité en grande partie due à la culture du conflit. Et quoi que les avis soient partagés, force est de reconnaître qu’au-delà de la modestie et de la discrétion qui l’animent, le haut-commissaire Vincent Bouvier aura fort heureusement joué un rôle capital dans la gestion sensible de ce dossier. Le refus incompréhensible des demandes d’exportation de minerai vers la Chine et le Japon par les présidents de province et du gouvernement, la détermination des rouleurs prêts à en découdre avec les autorités ainsi que les menaces d’un blocage généralisé proférées par les porte-paroles du comité de soutien à la doctrine nickel ont finalement débouché sur un plan d’exportations qui contribue à apaiser les esprits. Les positions tranchées sur la prise de participation majoritaire du capital de SLN ont également donné lieu à des discussions plus sereines sur la gravité de la crise et sur les mesures à prendre pour assurer la pérennité de l’outil de production. L’euphorie des nouveaux projets jetant le discrédit sur les anciens ne fut que passagère. La crise du nickel a en cela de salutaire qu’elle permet aux responsables politiques de prendre conscience des véritables enjeux économiques, des limites des modèles défendus, mais aussi et surtout d’éviter de s’enfermer eux-mêmes dans des postures politiques.
Des faits avérés et des fautes partagées. Seul un climat apaisé permet d’aborder sereinement les problèmes économiques au-delà des divergences politiques, voire d’accepter ses propres erreurs stratégiques et de faire naître du dialogue des convergences de vue. Parce qu’elle est internationale la crise du nickel ne fait pas de politique et place chacun devant ses lacunes et responsabilités. SLN n’a pas suffisamment investi et les syndicats pas voulu tout comprendre, d’où les problèmes de compétitivité qu’elle rencontre actuellement. Mais il en est de même pour NMC qui, faute de financement et de productivité, a dû être renflouée par l’actionnaire coréen moyennant la sécurisation de son approvisionnement et la prise de contrôle du partenariat. A l’inverse, que ce soit VNC ou KNS, les usines nouvelles sont dans une situation économique bien plus critique encore pour avoir justement trop investi dans la mesure où elles ont été incapables de tenir les délais et les budgets. SLN a commis l’erreur de distribuer 89 milliards de francs de dividendes entre 2012 et 2013 au lieu d’investir directement dans l’outil de production. Ceci est une évidence, même pour l’actionnaire local qui a non seulement donné son accord pour cette distribution mais a dépensé sa part de profits pour couvrir les pertes abyssales des sociétés placées sous la tutelle des institutions provinciales. S’il convient de faire preuve d’humilité, il reste néanmoins encore beaucoup à faire…
Des écarts de langage qui persistent. Même si une certaine presse ne mâchant pas ses mots s’est mise au service du pouvoir institutionnel, tant provincial que gouvernemental, elle reste néanmoins enchaînée à ses vieux démons. Il suffit de lire Calédosphère et l’article anonyme sur le départ du haut-commissaire (ou d’autres articles bien plus odieux) pour mesurer la bassesse, la lâcheté et la violence des propos. Dans la même veine, la presse satirique n’est elle pas à géométrie variable et au service des commanditaires qui, parallèlement au publi-reportage, financent le recours à la caricature et à la moquerie comme moyen d’expression? STCPI n’est pas une société comme les autres, et pour autant elle aussi n’a malheureusement pas évolué puisque continuant de mener une bataille d’arrière-garde. Du fait de son actionnariat, ses représentants et ceux qui sont payés pour défendre leurs intérêts et faire à leur place le travail de sape, pensent avoir un droit inné, celui de parler pour la Nouvelle-Calédonie et de manier l’art du double langage au nom des calédoniens. Comment, au cœur de la crise des matières premières, peut-on en effet continuer à revendiquer le contrôle d’une ressource au nom du « pays » et de surcroît aux dépens des dignitaires terriens, alors que quel que soit le mode de valorisation envisagé, l’industrie est incapable d’être compétitive? Comment peut-on perpétuer le droit d’empocher et de dilapider les bénéfices de l’exploitation minière aux dépens d’une entreprise et des générations futures dont on se dit défendre les intérêts? Comment peut-on tirer profit de l’activité minière et industrielle tout en se payant le luxe de déplorer la dévastation des écosystèmes? Comment peut-on continuer à stigmatiser une société pour des raisons purement idéologiques, alors que d’autres ne passent certainement pas le test de performance dans des domaines comme la stratégie financière, la gestion des ressources humaines et la protection de l’environnement? Quelles sont les forces obscures qui justifient un tel tropisme frôlant parfois l’hystérie?
Une page qui se tourne. Même si l’élaboration d’une stratégie industrielle ne permettra vraisemblablement pas de rendre la Nouvelle-Calédonie compétitive, un climat apaisé par la seule nécessité de s’unir face à la dure réalité du marché et de la crise internationale des matières premières bouleverse de manière salutaire les rapports de force. Dans ce contexte, les esprits partisans ainsi que les préposés aux écritures auront de plus en plus de mal à s’intégrer dans une démarche qui doit être partagée, solidaire et constructive. Même si elles eurent leurs raisons d’exister, les stratégies des années 90 bâties sur la revendication foncière, l’antagonisme idéologique et les préalables miniers apparaissent aujourd’hui désuètes car la résolution des conflits ne passe plus par l’égalité des droits et l’accès à la ressource, mais par la capacité cognitive à s’unir pour s’inscrire durablement dans la mondialisation des échanges économiques et culturels. La crise touche tous les opérateurs et tous les calédoniens, parce que si la surabondance de l’offre est internationale, la culture du conflit n’en reste pas moins locale, d’où la nécessité d’aborder l’économie du nickel avec sérénité, respect mutuel et pragmatisme. Une page se tourne donc sur un certain nombre de préjugés et de méthodes, mais aussi pour les hommes qui n’ont conçu l’activité du nickel qu’avec opportunisme, adversité et mépris.

 

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