Grandeur et désillusions

ob_e3928f_astc3a9rix-et-potion-magique[1]La crise du nickel et des matières premières est profonde puisque l’année dernière les cinq plus grands groupes miniers consolidés ont enregistré une perte nette historique s’élevant à 32 milliards $, soit l’équivalent de 3 422 milliards de francs. Elle est également durable, même si les plus optimistes diront, comme Victor Tutugoro, que « de toute manière, un jour ou l’autre la situation économique, elle va repartir« . Entre le premier trimestre 2015 et 2016, le cours moyen du nickel a chûté de 41%, passant de 6,55 à 3,87$ la livre. Avec un stock de 400 000 tonnes au LME pour retourner à l’équilibre entre l’offre et la demande, il faudrait théoriquement qu’une usine comme celle de Doniambo mette la clé sous la porte ou que les deux usines nouvelles cessent leurs activités avant même d’avoir atteint l’âge de la maturité. Dans les deux cas de figure, les problèmes rencontrés par la Nouvelle-Calédonie seraient catastrophiques, même si la situation économique devait repartir comme le pressent notre fossoyeur d’entreprises aujourd’hui à la tête de Nord Avenir. S’agit-il d’un mauvais moment à passer? Beaucoup l’espèrent, mais c’est dans les raisons du déséquilibre du marché et les stratégies des entreprises qu’il nous faut chercher les réponses. Alors qu’il annonçait une perte nette de 8,02 milliards $, Andrew Mackenzie, le patron de BHP Billiton, avait eu l’honnêteté d’admettre avoir été pris par surprise lorsque l’économie chinoise est passée sans frémir d’un modèle industriel axé sur le développement des infrastructures vers un autre favorisant la consommation des ménages. A l’évidence, après deux décennies de forte croissance et d’exportations massives, la Chine s’éveille aux biens de consommation made in China. Le marché des matières premières se contracte et face à la soudaine surabondance de l’offre, les sociétés minières qui avaient emprunté pour investir dans des projets de classe mondiale se mettent à trembler. Face à cette situation alarmante, il nous faut admettre, certes avec un peu de retard et d’humilité, que les chinois ont non seulement su relever le défi de la compétitivité mais aussi qu’il y a dans le retournement de conjoncture, un changement structurel qui n’est pas fait pour nous rassurer sur les mois et les années à venir. Comme confiait il y a quelques mois déjà Mark Cutifani, le directeur général d’Anglo-American, en annonçant une perte (de 5,62 milliards $) pour la quatrième année consécutive, « things may still get worse before they get better »…
Dépréciation de la valeur des usines nouvelles. Si l’année dernière Eramet a généré une perte nette de 811 millions $ (714 millions €) et sa filiale SLN de 338 millions $ (35,8 milliards de francs), les deux multinationales étrangères présentes en Nouvelle-Calédonie ont pour leurs parts enregistré des pertes bien plus conséquentes. Il en est de même pour leurs filiales VNC et KNS qui annonçaient des coûts opératoires défiants toute concurrence et qui au final, évitent de rendre public le montant leurs pertes colossales. Le brésilien Vale a dégagé une perte nette de 12,19 milliards $. En cause, la chute du prix du fer, du nickel, du cuivre bien sûr, mais aussi l’explosion du coût des nouveaux projets : the higher impairement on assets dont l’usine du Sud n’est pas étrangère puisque le coût de construction de cette dernière dépasse allégrement les 8 milliards $. Or, malgré les moyens financiers et humains considérables qui ont été déployés, l’usine qui affiche un coût opératoire au moins deux fois supérieur au cours actuel n’a pas pu répondre aux besoins des actionnaires et fondeurs japonais réunis au sein de Sumic Netherlands Nickel. Aussi, après avoir dilué leurs participations de 21% à 14,5%, Sumitomo et Mitsui ont fini par jeter l’éponge. Plus encore, le prix de cession des 7,6% d’actions détenues par Sumitomo pour 70 millions $ (7,4 milliards de francs) laisse imaginer l’ampleur de la moins-value subie par le projet, pour Vale Canada qui détient 95% du capital, mais aussi par l’actionnaire local qui pour se prévaloir de ses 5% doit débourser plus d’une quarantaine de milliards de francs, soit 375 millions $… Assurément, ce ne sont ni la valeur intrinsèque de la ressource minière, ni le coût de construction des usines, pas plus d’ailleurs que le niveau de participation des sociétés d’économie mixte détenues par les institutions provinciales au capital social des opérateurs, qui donnent la valeur aux complexes industriels. S’agissant du suisse Glencore et du massif du Koniambo, il en est de même. La multinationale a enregistré en 2015 une perte de 4,96 milliards $, après avoir dégagé, rappelons-le, un résultat également négatif de 8 milliards $ en 2013. Le problème le plus préoccupant pour la majore suisse provient du fait que la société n’a toujours pas digéré le rachat d’Xstrata PLC. L’acquisition du reste des actions en mai 2013 avait coûté 29,5 milliards $ et l’on se souvient également qu’une telle opération était censée permettre une « synergie » qui a finalement donné lieu à une dépréciation d’actifs colossale de 8,1 milliards $. Résultat, en début d’année l’endettement net de Glencore était de 25,89 milliards $ tandis que l’usine du Nord (que la multinationale finance à 97,5%) tourne péniblement sur un four à moins de la moitié de sa capacité nominale avec un coût opératoire nettement supérieur à celui de SLN. L’usine a coûté 8 milliards $ et pour conforter son bilan vis-à-vis des marchés financiers, Glencore a dû déprécier de moitié le coût de l’investissement, soit 4 milliards $. Autrement dit, comme les membres du comité de soutien de la doctrine nickel, la Nouvelle-Calédonie peut toujours se féliciter d’avoir l’un des massifs garniéritiques les plus riches situé à proximité d’un port en eau profonde et avoir construit – ou plutôt fait construire – une usine de classe mondiale. Pour autant, au-delà du sentiment éphémère d’appartenance que représente la participation majoritaire au capital social de KNS, la valeur vénale de l’actif est bien celle qui découle de son manque de performance.
Les usines calédoniennes en sursis. Si la dépréciation de la valeur des usines nouvelles découle de leur manque de compétitivité en période de surabondance, en revanche leur survie ne tient qu’à la surface financière des multinationales. Jusqu’où et jusqu’à quand accepteront-elles de les financer à perte? Contrairement au groupe Eramet-SLN qui est momentanément soutenu par l’Etat pour des raisons économiques mais aussi et surtout politiques, le brésilien Vale et le Suisse Glencore sont contraints de compter sur eux-mêmes en mettant en suspend les nouveaux projets, en arrêtant des unités de production peu performantes ou en cédant des participations jugées non stratégiques ou peu rentables. Tout comme les autres filiales, les co-entreprises calédoniennes ont dû faire des coupes claires dans leurs budgets de fonctionnement, tandis que les maisons mères ont suspendu la distribution de dividendes dans l’espoir de garder la confiance des agences de notation – et ce dans le but de se refinancer en bénéficiant de la baisse des taux d’intérêts toujours plus bas. A la lecture du dernier rapport trimestriel de Vale, les performances opérationnelles du groupe se sont améliorées. Si son endettement net a progressé de 24,8 à 27,6 milliards $, l’excédent brut d’exploitation a lui aussi progressé de 1,6 à 2,0 milliards $ au premier trimestre 2016 (par rapport à celui de l’année précédente). 43% du revenu net opérationnel du premier trimestre provient de Chine, mais en revanche le chiffre d’affaires de la branche nickel a chuté de 971 à 650 millions $. La part du nickel dans l’activité du groupe ne représente que 8,2% du résultat opérationnel tandis que le coût opératoire global des produits raffinés et intermédiaires est supérieur au cours moyen du LME. Ce n’est bien évidement pas l’augmentation des objectifs de production de sa filiale calédonienne correspondant à 8 000 tonnes de métal supplémentaires qui améliorera les performances de la filière. Bien qu’ayant diminué de moitié, les pertes d’exploitation de VNC plombent les résultats de la filière avec un excédent brut d’exploitation des unités de production passant de 678 à 329 millions $. Certes, Goro est un massif latéritique important, mais en raison des coûts de production élevés de VNC et des flux de trésorerie négatifs qui risquent de compromettre la stabilité financière des autres opérations et filières, l’avenir de l’usine du Sud est de plus en plus incertain. De même, pour assurer sa survie Glencore a réussi à réduire son endettement de 15% en cédant certains de ses actifs. Et pour garder la confiance de la City, la société prévoit de céder cette année encore quelques actifs immobilisés pour 5 milliards $. Mais si son but est de ramener l’endettement net à 18 milliards $ pour la fin de l’année 2016 et 15 milliards en 2017, sa stratégie n’en reste pas moins orientée vers la commercialisation plutôt que la production des matières premières car contrairement à l’extraction du minerai et à la fabrication du métal, le secteur du négoce n’a pas besoin de prix élevés, ni de capitaux importants pour être rentable. Repositioning our capital structure, tel est le mot d’ordre de Glencore depuis la chute de sa valeur boursière. En mesurant et redéployant ainsi la rentabilité du capital, on voit bien que la question de savoir si Glencore continuera ou pas à financer les pertes exorbitantes de KNS va bien au-delà des seules performances techniques de l’usine du Nord qui n’a produit que 2400 tonnes de nickel métal contenu dans des ferronickels au cours du premier trimestre 2016 (contre 2200 tonnes au premier trimestre 2015). Comme la multinationale l’indique dans son rapport trimestriel en date du 4 mai, il n’y a pas de plan immédiat de reconstruire ou redémarrer le four n°2. A l’évidence, l’on a sans doute pas encore suffisamment sondé les réserves inépuisables de notre propre immaturité.
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