L’impossible stratégie

Sound Doctrine[1]La crise profonde et durable que connaît le secteur du nickel, le manque de compétitivité des unités de production calédoniennes, l’absence de culture industrielle des collectivités locales, n’ont malheureusement fait que confirmer ce qui au cours des deux dernières années était pour Calédonickel bien plus qu’un mauvais pressentiment. Après le boom et les investissements massifs venant de l’étranger, la Nouvelle-Calédonie est aujourd’hui en état de choc et en appelle donc naturellement aux représentants de l’Etat. A un an des échéances présidentielles, ces derniers tentent de remonter le moral des troupes en venant sur place comme Manuel Valls, ou en assurant les calédoniens du soutien de l’Etat comme Emmanuel Macron. Tous les experts que les journalistes affublent de ce terme et interrogent sont unanimes. La Nouvelle-Calédonie doit impérativement élaborer au plus vite une stratégie commune si elle veut survivre sur le marché mondial du nickel. Pour autant, le pire est à venir…
Inversement brutal de la conjoncture. Même si le plan de redressement proposé par l’industriel était jugé réaliste et théoriquement réalisable, rien n’indique que les syndicats de salariés accepteront une remise en cause des acquis sociaux ainsi qu’une compression du personnel pour que l’entreprise atteigne à terme un coût de production hors investissement (cash cost) de $4,5 la livre de nickel. Rien n’indique d’ailleurs que la réalisation d’un tel objectif sera suffisante. Et il ne sert bien évidemment à rien de continuer a pointer du doigt la fonte de nickel (pig iron) comme étant responsable de tous les maux de la terre. Ce substitut ferritique a non seulement évolué du point de vue technique, mais il s’inscrit dans une réalité incontournable, celle du marché, qui ne peut être ignorée par les acteurs économiques. D’une part, le « bas de gamme » incriminé n’en est plus un depuis l’utilisation généralisée des fours rotatifs électriques qui ont remplacé les hauts fourneaux extrêmement polluants. D’autre part, les coûts de production de la fonte de nickel ont sensiblement diminué ce qui conforte la filière. Enfin, si le substitut du ferronickel trouve preneur, c’est qu’il a forcément des raisons économiques d’exister pour le consommateur final. S’agissant de VNC et KNS, la période fort gratifiante que les entreprises locales connurent lors de la construction des deux nouvelles usines métallurgiques est belle et bien terminée. Le contre-choc économique est d’autant plus douloureux que la phase d’euphorie provoquée par les investissements étrangers a laissé place à des difficultés techniques et financières que les multinationales ont aujourd’hui du mal à assumer vis-à-vis du marché des actions et des obligations. Les coûts des projets ont explosé (voir Contre-performances industrielles) et les projections de rentabilité économique et financière ne sont plus que de vieux souvenirs. La surabondance volontairement entretenue de la production mondiale par les acteurs les plus compétitifs de la planète contribue à conforter le niveau élevé des stocks mondiaux au LME. Corrélativement, le refus des concurrents les moins avantagés de réduire leur production freine d’autant la remontée attendue des cours du nickel. Les opérateurs VNC et KNS ont donc peu de marges de manœuvre: ils subissent de plein fouet la mauvaise conjoncture tandis qu’ils se trouvent dans l’impossibilité de réduire leur faible production compte tenu des difficultés techniques qu’ils rencontrent sur le terrain.
Limites de l’interventionnisme. Bien que directement concerné par le dossier calédonien, Bercy a d’autres préoccupations toutes aussi, sinon plus importantes, comme le surendettement conséquent d’EDF et de SNCF, la crise profonde qui secoue Air France-KLM, la quasi-faillite d’Areva, sans parler de la perte de valeur de l’ensemble du portefeuille des participations publiques cotées en bourse. Le spectre du désastre du Crédit Lyonnais ou de Télécom hante les couloirs de Bercy. Il faut dire qu’en termes de stratégie, l’Etat actionnaire est hélas lui-même bien mal placé pour prodiguer des conseils. Sa vision des dossiers est éloignée du terrain, son pouvoir de décision est limité par le manque de moyens de l’agence des participations, mais aussi par les court-circuits hiérarchiques donnant lieu aux interférences ministérielles, voire-même à celle du palais de l’Elysée comme ce fut notamment le cas pour Areva. Quant aux soi-disant experts des matières premières qui n’ont de cesse de réclamer l’élaboration d’une stratégie, voire d’une doctrine, les rivalités et tiraillements de la politique calédonienne qu’ils déplorent leur permettent justement d’éviter de montrer au grand jour leur méconnaissance du terrain car au-delà des incantations et des constats évidents, ils n’ont aucune solution viable à proposer. Aussi, ni la récente intervention de l’Etat destinée à assurer la solvabilité de SLN, ni le changement de ton des responsables politiques locaux, pas plus d’ailleurs que leur volonté commune désormais affichée d’assumer leurs responsabilités d’actionnaires vis-à-vis d’une entreprise qui comble les déficits de leurs sociétés provinciales, ne permettront à la Nouvelle-Calédonie d’échapper aux effets pervers du syndrome hollandais.
Limites du protectionnisme économique. Hypothétiquement donc, même si la performance des usines locales devait s’améliorer, même si les cours du nickel remontaient, une telle embellie serait limitée et ne permettrait pas à l’industrie calédonienne d’être compétitive face notamment aux producteurs russes qui inondent le marché et aux aciéries chinoises qui assurent les débouchés. Les multinationales étrangères qui ont massivement investi en Nouvelle-Calédonie ont appris à leurs dépens ce qu’il en coûtait d’investir dans un pays riche mais sous-développé. Si l’exploitation de la ressource minière répond en effet à des impératifs économiques et financiers, en revanche, en Nouvelle-Calédonie, la mise sous tutelle délibérée d’une économie assistée répond avant tout à la volonté d’un statu quo politique. L’achat de la paix sociale à un coût et les effets pervers du nationalisme de la ressource prennent la forme d’incessantes revendications locales qu’elles soient syndicales, patronales ou coutumières. Le protectionnisme du tissu économique local qui vient donc s’y superposer a un coût important que les industriels ont largement sous-estimé lorsqu’ils prirent la décision d’investir sur le territoire. Raison sans doute pour laquelle, à la suite de l’un de ses derniers conseils de direction de KNS à Nouméa, le financier d’Xtrata Nickel avait confié que compte tenu de l’augmentation significative des coûts et des retards dans le calendrier de construction, si le projet était à refaire la société ne s’y engagerait pas. « Knowing what we know today » disait-il, « I assure you that we would never have committed ourselves to Koniambo». Il en fut de même pour l’un des administrateurs de Glencore qui à l’issue de la dernière conférence internationale du nickel à Nouméa en juillet 2013, donc un an avant le début de la crise, confiait déjà en aparté que le rendement économique et financier espéré du projet était largement au-dessous de toutes espérances. Compte tenu des taux de rendement attendus (TRI pour les initiés) les milliards empruntés sur les marchés obligataires et placés dans le « projet pays » auraient été bien plus lucratifs s’ils avaient été placés ailleurs. Pour autant, force fut hélas de constater lors du récent débat organisé par les chargés de communication intra-muros de la télévision locale, que les responsables politiques calédoniens interrogés continuent de penser avec une imperturbable arrogance que si les sociétés étrangères comme Vale et Glencore se montraient défaillantes, d’autres repreneurs se feraient un plaisir de prendre le relais. Une telle assurance est aujourd’hui totalement dénuée de sens et démontre bien que malgré une reprise du dialogue souhaitée par l’Etat, les responsables politiques n’ont pas du tout évolué.
Perversions d’une économie assistée. Le monde économique calédonien tire bien tardivement la sonnette d’alarme. S’il a des raisons d’être inquiet, sa soudaine réactivité et son manque d’analyse n’en restent pas moins stupéfiants. Comment en effet imaginer qu’une stratégie industrielle pour le nickel puisse être élaborée au-delà des divergences politiques, et être effective au plan international, sans résoudre préalablement les profonds dysfonctionnements de l’économie locale? Comment l’industrie du nickel pourrait-elle devenir compétitive, dans un marché durablement déprimé, si le territoire ne commence pas par réduire l’écart grandissant entre l’augmentation de ses dépenses publiques et le taux de prélèvement fiscal? Comment la Nouvelle-Calédonie peut-elle vouloir s’inscrire dans une économie de marché, sans remettre en cause ses secteurs protégés ainsi que l’existence d’une richesse artificiellement et essentiellement entretenue par les abondants transferts de la métropole? Comment promouvoir l’export sans parler d’aides, réformer la fiscalité sans parler de niches? Sans nul doute, le recours aux deniers publics permettra t’il encore aux acteurs économiques locaux de maintenir un statu quo politique qui ancre la Nouvelle-Calédonie dans une dépendance financière dont ils tirent les fruits car dans ce protectionnisme économique chacun semble y trouver son compte : la France qui paie, avec l’argent qu’elle n’a plus, pour ce qu’elle perçoit encore comme étant son « rayonnement » dans le monde, et le microcosme économique calédonien qui perpétue le statu quo politique et l’assistanat au nom de contraintes économiques. Dans un tel contexte d’interdépendance désuète voire morbide, que ne manquait pas d’ailleurs de dénoncer Raymond Aron en son temps, il est bien évidemment impossible d’élaborer une véritable stratégie industrielle. Aussi, face à l’urgence de la situation, le plan de relance proposé par la CCI ne peut que faire appel une fois encore aux soutiens de la puissance publique qui vit à crédit. Il suffit de lire le texte récemment proposé aux institutions locales pour prendre conscience non seulement de la vacuité des propositions, mais également des effets pervers d’une économie assistée.
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