Une fin annoncée

Ressourcesnaturelles4[1]Tout comme pour les gisements de pétrole, d’uranium et de platine, pour les sulfates et les sultans du nickel c’est bientôt la fin ! Si les ressources géologiques de l’or vert ne disparaîtront sans doute jamais de l’écorce terrestre, en revanche ce qui restera de ses réserves exploitables sera tellement coûteux à extraire et à valoriser que le nickel sera soit destiné à des marchés de niche extrêmement réduits pour une production stratégique de métal raffiné de très haute qualité, soit progressivement remplacé pour les applications traditionnelles par des sources alternatives. Dans son rapport inachevé, on se souvient qu’Anne Duthilleul avait pour la première fois évoqué en Nouvelle-Calédonie l’idée même de la finitude de la ressource minière. Selon l’hypothèse avancée et généralement acceptée d’un coefficient de 2 entre les ressources géologiques et les réserves minières exploitables, et sur la base du rythme d’exploitation que devait connaître le territoire, cette projection indiquait une durée de 50 années pour les garniérites et 120 ans pour les latérites. A l’échelon mondial, si l’essentiel des ressources naturelles reste fort heureusement inexploitable, l’estimation de la période d’épuisement des réserves de nickel est de 50 ans. Selon le très informé service géologique des Etats-Unis, les ressources en nickel à une teneur moyenne de 1% seraient de 130 millions de tonnes, tandis que la durée d’exploitation des réserves actuelles est estimée à 40 années, soit 80 millions de tonnes à raison d’une consommation annuelle de 2 millions de tonnes. Ainsi, inexorablement, l’or vert qui rythme aujourd’hui l’activité économique, politique et sociale du territoire calédonien deviendra pour les générations futures la 14e ressource non-renouvelable amenée à disparaître du fait de l’exploitation humaine intensive.
Une disparition inéluctable. Pour l’heure, il est bien sûr inutile de vouloir lire dans une boule de cristal et s’attacher à prédire la date exacte de la fin du nickel car ce jour fatidique dépendra de l’adéquation entre la qualité de nouveaux gisements exploitables et les alternatives qui se développent avec, pour et autour des nouvelles convergences technologiques. En revanche, il convient d’être conscient que les problèmes économiques engendrés par cette disparition inéluctable interviendront bien avant la date de cette mort annoncée. Evidemment, pour les empiristes et autres matérialistes de la pensée, le nickel sera toujours présent dans le sous-sol calédonien, dans les nodules polymétalliques nappant le fond des eaux territoriales (françaises) et au cœur des astéroïdes (non-encore revendiqués). Toutefois, son utilité et son mode de valorisation auront totalement changé car les vertus anticorrosives qui donnent de la valeur au sulfate de nickel ne sont pas exclusives. Bien sûr, de nouveaux besoins en métal de très hautes qualités se développent, notamment dans l’armement et l’aérospatial. En revanche, du fait de l’épuisement de la ressource et de la baisse des teneurs, le coût d’extraction et de transformation en métal du petit minerai devient si élevé que ce surcoût effectif est inéluctablement affecté à la recherche et au développement de nouvelles alternatives. Déjà, le recours à la fabrication de fonte de nickel (pig iron) par l’aciérie intégrée chinoise à partir de 2006 est un signe de transition irréversible. Il s’agit d’un substitut au ferronickel contenant moins de minerai de nickel  (10 à 15%) et donc moins cher, permettant de surcroît aux fondeurs de ne pas payer le minerai de fer. Initialement produit à l’aide de hauts fourneaux, ce substitut est aujourd’hui majoritairement produit à l’aide de fours rotatifs électriques, comme c’est actuellement le cas pour le ferronickel. De même, l’usage aujourd’hui généralisé du chrome, du titanium et du lithium réduit plus encore la part du nickel austénitique dans diverses applications et secteurs tels que la construction, l’électroménager, la pétrochimie ou la fabrication de batteries. Plus encore, comme pour le pétrole et la production récente du gaz de schiste aux Etats-Unis, la fin annoncée de l’exploitation à grande échelle du nickel générera non pas une tendance haussière due à la raréfaction de la matière première qu’elle est supposée accompagner, mais au contraire une surproduction qui fera plus encore baisser les cours du nickel au LME. N’y sommes-nous pas déjà ? Sans aucun doute et pour se faire une idée de ce qui nous attend, il suffit de prendre conscience que le prix du baril de pétrole n’a jamais été aussi bas, alors que la ressource conventionnelle qui rythme nos déplacements devrait disparaître au cours des toutes prochaines décennies. Signe du temps qui passe, au Japon le nombre de bornes électriques a aujourd’hui dépassé celui des stations essence…
 Un phénomène de fin de cycle. Cette surabondance de l’offre de nickel est symptomatique d’une fin programmable, donc structurelle, autant que d’un phénomène pernicieux qui affecte déjà et plus particulièrement la Nouvelle-Calédonie pour les principales raisons suivantes : (1) les ressources exploitées localement se limitent au nickel et pour une part négligeable au cobalt ; (2) à l’exception de quelques massifs importants ou isolés, les hautes teneurs en nickel ont quasiment toutes été prélevées ; (3) les coûts d’extraction et de transformation du minerai de nickel en métal par l’industrie locale ne sont plus – et ne seront plus – compétitifs ; et enfin pour couronner le tout (4) nos oligarques ne sont hélas pas des visionnaires. Pour s’en convaincre il suffit de regarder vers les pays producteurs qui pourraient jouer demain, ou jouent dès aujourd’hui, un rôle important dans la gestion de cette fin de cycle des ressources nickélifères. Notre voisin australien détient des ressources en nickel bien plus importantes que celles dont dispose la Nouvelle-Calédonie, soit environ 23% des réserves mondiales exploitables contre 14% pour le territoire, 11% pour le Brésil et 10% pour la Russie. La concentration des principaux métaux dans l’outback fait de l’ile continent une exception. Contrairement à la Nouvelle-Calédonie, son économie est donc bien plus diversifiée en termes d’extraction minière, sans compter ce que représentent le tourisme et l’éducation comme sources alternatives de revenus au niveau du commerce extérieur. Malgré et surtout à cause de l’abondance de ses réserves, l’extraction du nickel y reste comparativement marginale bien que supérieure à celle de la Nouvelle-Calédonie, les règles de l’économie de marché priment sur les considérations intempestives du contrôle et de l’accès à la ressource, tandis qu’au plan social la précarité des emplois sur mine est considérée comme une contrepartie logique des salaires élevés. Plus au Nord, l’Indonésie dispose de réserves plus limitées, environ 4,5 millions de tonnes. Pour autant sa proximité géographique par rapport au marché chinois et le faible coût de sa main d’œuvre en font un concurrent redouté – et donc apprécié par le consommateur final. Pour sa part, la Russie dispose de réserves également inférieures à celles du territoire, 7,9 millions de tonnes, mais le nickel sulfuré qui représente 40% des ressources mondiales est un coproduit résiduel extrait à un coût de production ridiculement bas. En effet, le minerai de nickel est beaucoup moins cher à produire puisqu’il est extrait avec plus d’une dizaine d’autres métaux, raison pour laquelle les russes comme Norislk Nickel inondent le marché déjà saturé avec des coûts de production imbattables. Compte tenu de cette compétitivité de l’extraction des minerais sulfurés, de la surabondance de l’offre qui en résulte et de l’épuisement inéluctable des réserves mondialement exploitables, il est peu probable de voir la remontée éventuelle des cours du nickel permettre aux mines et usines calédoniennes d’être concurrentielles. Aussi, que l’on ne s’y méprenne pas. La fin annoncée du nickel, c’est d’abord et avant tout celle des industries les moins compétitives. Telle est la dure réalité du marché qui n’épargnera pas les unités de production non performantes momentanément soutenues (ou pas) par l’actionnariat. Aussi, s’entendre dire par une pseudo-expertise parisienne que pour s’en sortir la Nouvelle-Calédonie doit être autonome par rapport aux multinationales et au monde extérieur peut laisser perplexe. Entendre Didier Julienne dire que cette autonomie passe nécessairement par l’élaboration d’une doctrine nickel peut même prêter à sourire. Sans doute s’agisse-t-il là aussi d’un phénomène de fin de cycle.
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