Injonctions paradoxales

democratieAprès la Bérézina c’est la cacophonie dans le contrôle et la gestion de la ressource minière calédonienne. Ce fut déjà le cas on s’en souvient lors du rejet par les collectivités locales des demandes d’exportation de minerai autres que celles formulées par NMC et MKM. Lors du dernier comité des signataires les représentants de l’Etat avaient dû recadrer les choses, mais rien n’y fait. Lors de sa visite en Nouvelle-Calédonie le premier ministre a proposé un plan de soutien conjoncturel pour aider SLN à surmonter la crise mais le président de STCPI y a vu une opportunité de prise de participation majoritaire par les provinces. Ce dernier traîne les pieds et s’évertue à dire qu’il faut que l’offre de prêt consentie par l’Etat soit logée dans les capitaux propres de SLN pour que cette recapitalisation augmente la capacité d’emprunt de l’entreprise. Or c’est très exactement ce qu’il ne fait pas avec le prêt de 1,2 milliard de francs que la province Nord (contrainte d’emprunter) a accordé à la société qu’il préside depuis maintenant 25 ans. Pareillement, le président délégué donne dans le double-langage en demandant plus d’autonomie de gestion au travers d’une participation majoritaire des provinces dans le capital de SLN, tout en sollicitant la générosité de l’Etat dès lors que l’entreprise se montre défaillante. Et les contradictions ne s’arrêtent malheureusement pas là puisque les représentants de l’actionnariat calédonien dénoncent avec véhémence le « désastre », invoquent le manque de vision et fustigent la maison mère parisienne pour la mauvaise gestion de sa filiale calédonienne, sans jamais faire référence à l’usage qui a été fait par les provinces des milliards qu’ils lui reprochent vivement d’avoir fait distribuer. Les partisans du nationalisme de la ressource défendent haut et fort les couleurs des provinces calédoniennes, sans jamais évoquer les raisons pour lesquelles elles ne peuvent pas jouer pleinement leur rôle d’actionnaire. Petit retour en arrière…
On dirait le Sud. Dans l’appareil idéologique qui fabrique le consentement sous la forme d’une opinion publique flottant entre passivité et spontanéité sauvage, on a du mal semble-t-il à se souvenir qu’en 2005, le président de la province Sud négociait l’entrée de la Nouvelle-Calédonie au capital de Goro Nickel. Pour pouvoir obtenir une participation minoritaire aujourd’hui diluée à hauteur de 5% du capital, SPMSC emprunta notamment auprès d’un groupement bancaire français avec un remboursement différé de 5 ans sur la base d’une date d’une mise en production jugée imminente. La nouvelle entité locale en assuma les risques au lieu de faire financer sa quote-part de capitaux propres par l’industriel, à charge bien sûr pour elle, donc pour les provinces, de le rembourser sur les dividendes à venir. Ce qui devait arriver arriva. Avec les surcoûts de la construction d’un côté et les retards de mise en production de l’autre, SPMSC n’a pu rembourser à date échue faute de dividendes. Inévitablement, elle fut acculée par la hausse des coûts de construction, l’extension du calendrier des travaux, les retards de la montée en puissance, le tout résultant en la non-perception de dividendes. Pour commencer à rembourser à date échue, l’actionnaire local fut donc contraint de demander l’aide de son puissant associé disposant lui de la puissance financière mais ne manquant pas, en échange, d’exiger certaines contreparties. Pour tenir leurs engagements solidaires auprès des banques sans l’aide de l’industriel, les trois provinces n’ont d’autre choix que d’avoir recours aux dividendes que verse SLN aux sociétés d’économie mixte via STCPI.
 Au Nord, même amnésie. Le montage financier du projet était à l’origine plus abouti en termes de sûretés financières puisque l’intégralité du coût de construction de l’usine est garantie par l’industriel tandis que les remboursements des avances faites en compte courant d’associé se font au travers des cashflows générés par l’opérateur. Mais les chefs de file ont fini par croire aux vertus thérapeutiques de leur mythique 51%. Ils ont donc eu les yeux plus gros que le ventre et comme la multinationale, ont voulu eux-aussi répondre aux appels de fonds de KNS. Au lieu de laisser le partenaire industriel financer l’intégralité des coûts, ils ont emprunté les milliards dont ils n’avaient pas besoin pour bénéficier des retours supposés de la dette junior alors qu’ils ne maîtrisaient ni le calendrier des travaux de construction, ni la conjoncture internationale. Avec les retards de mise en production de l’usine du Nord, comme sa consoeur du Sud, SMSP s’est donc trouvée dans l’incapacité de tenir ses engagements auprès des établissements bancaires. Dans l’attente des réponses aux demandes de restructuration des emprunts qu’elle a maintes fois formulées auprès de ces derniers, sa maison mère SOFINOR est venue conforter sa trésorerie défaillante avec devinez quoi ? Je vous le donne en milliards : les dividendes versés par SLN.
Une gestion alarmante.  Au final, même maladresse financière, même punition, et ce n’est pas fini. Quelle que soit la participation au capital des co-entreprises, ni SPMSC, ni SMSP, ne sont en mesure de rembourser leurs emprunts auprès des établissements bancaires avec les dividendes en provenance des usines construites et gérées par les multinationales. Des lors il est facile, bien que totalement erroné, de dire ou penser que cette insolvabilité est due à la chute du cours du nickel car quelle que soit la conjoncture, les opérateurs en question ne pourront théoriquement être profitables que lorsqu’ils atteindront leur capacité nominale de production. Les problèmes sont donc techniques et financiers avant d’être conjoncturels et c’est l’une des raisons pour lesquelles aujourd’hui les provinces ne peuvent pas jouer leur rôle d’actionnaire au sein de SLN. En dépit de leur 34% constituant une minorité de blocage et de leur volonté de contrôler SLN, elles ne participent pas à la gestion de la société. Pour autant, elles ont dépensé quasiment tous les dividendes perçus, notamment pour soutenir les sociétés d’économie mixte elles-mêmes déficitaires. En revanche, vous noterez qu’en dehors de la récente mise en ligne des comptes de STCPI par le MRC, rien ne filtre sur l’utilisation des dividendes versés par SLN à STCPI et surtout sur le fait qu’ils permettent aux provinces de venir au secours de leurs entités locales défaillantes.
Une opacité totale.  A n’en pas douter, la dilapidation des 30 milliards de francs de dividendes par les provinces au cours des dernières années est un indicateur d’opacité, moins bavard certes mais beaucoup plus explicite que leurs nobles injonctions. Le constat est saisissant ! SPMSC, SMSP, STCPI, même obscurantisme. Le devoir que les collectivités locales ont d’informer les citoyens contribuables s’estompe devant l’impérieuse nécessité de combler les déficits des sociétés qu’elles portent et dont le clientélisme ferait pâlir d’envie les adeptes marxisants ou tout simplement marseillais de la redistribution des richesses par le pouvoir institutionnel. La prise de conscience générationnelle s’efface elle aussi devant l’incapacité notoire que les provinces ont d’épargner pour alimenter le fonds souverain destiné aux générations futures qu’elles appellent pourtant religieusement de leurs vœux. Mais le plus surprenant, et vous en conviendrez, c’est de voir que les dividendes versés par SLN aux sociétés détenues par les institutions provinciales permettent aux responsables souverainistes qui ont pris des décisions hasardeuses aux conséquences financières fâcheuses, dans le Sud comme dans le Nord, de leur venir en aide tout en se dédouanant à bon compte sur Eramet. Ainsi nos éminents stratèges politiques pensent-ils pouvoir se prévaloir auprès des électeurs calédoniens d’une vraie vision stratégique industrielle pour le pays. Paradoxalement, si tout le monde s’accorde à dire qu’il est évidemment nécessaire que le territoire puisse disposer d’une maitrise suffisante des principaux outils de son développement, en revanche les méthodes employées ne manqueront pas de mener le destin commun au démembrement du domaine minier calédonien et à la prolifération des montages opaques dans des usines offshore.

 

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