Contre-performances industrielles

contre-performancesL’industrie du nickel est dépendante d’un marché international aujourd’hui saturé par la surproduction dont la demande est depuis une décennie largement contrôlée par la Chine. Pour autant, le marché du nickel est toujours aussi cyclique, notamment parce que les volumes traités (autour de 2 millions de tonnes de métal par an) sont relativement faibles. Toutefois, tout comme pour les matières premières aux volumes conséquents tels que le minerai de fer et de charbon, les grands équilibres économiques ont été bouleversés. Ce changement de paradigme macro-économique tient à la primauté de la demande sur l’offre dans la fixation du prix. Depuis le dernier boom de 2007 en effet, le jeu de l’offre et de la demande est contrôlé par le consommateur final de nickel qui consomme la moitié de la production mondiale, et non plus par les grands producteurs qui pouvaient se permettre d’étouffer l’offre concurrente des petits producteurs par des mesures de dumping. L’augmentation de la production chinoise de fonte de nickel a permis d’enrayer la hausse des cours tout en fragilisant celle des ferronickels. Puis le déclin relatif de la croissance économique chinoise, amorcé des la fin 2014, a donné lieu à une surproduction mondiale qu’il convient aujourd’hui de résorber par la seule et douloureuse réduction des capacités de production.
Calendrier des rendez-vous manqués. L’adoption par le Congrès du schéma de mise en valeur des richesses minières le 18 mars 2009 marquait une triple victoire pour la Nouvelle-Calédonie : elle fut à la fois technique, humaine et politique. Pourtant, en dépit de ses ambitions, notamment celle de se « hisser au rang des plus grands pays miniers », la Nouvelle-Calédonie n’a pas été en mesure de tenir les calendriers des travaux de construction, ni d’ailleurs de définir les orientations stratégiques propices à la gestion durable de la ressource minière qui devait « profiter aux populations vivant à proximité des projets ». Le programme 75 000 tonnes de l’usine de Doniambo fut tout simplement mis aux oubliettes et sa production annuelle plafonne à 55 000 tonnes de métal avec un coût de production encore bien trop élevé; de même pour les usines nouvelles. L’accès à la ressource date de 1992 pour le massif Goro et de 1998 pour celui du Koniambo. Aujourd’hui encore, les installations n’ont pas atteint la moitié de la capacité nominale pour la première et le quart pour la seconde, ce qui veut dire que ces unités de production sont largement déficitaires et que si la crise du nickel perdurait, leur avenir serait sérieusement compromis. L’usine commerciale de Goro devait en effet atteindre la pleine production en 2009 et l’usine du Koniambo en 2010 – d’où la date choisie pour le Colloque Nickel 2010 organisé par l’USOENC en 2005. Même si tout se passe bien du point de vue technique, ce qui n’est pas du tout certain compte tenu de la nouveauté des procédés de traitement expérimentés à grande échelle, il faudra sans doute attendre respectivement 2018 et 2020 pour que les usines puissent monter en pleine production et soient ainsi en mesure de commencer tout juste à résorber leurs pertes colossales. Le constat est donc sans appel: les usines calédoniennes arrivent trop tard, voire-même à contre-courant d’un marché mondial totalement déprimé.
L’usine du Sud. Elle poursuit sa montée en production pour atteindre en 2015 la moitié de sa capacité nominale, avec seulement 21 044 tonnes métal contenu dans des produits finis sous forme d’oxyde de nickel (NIO) et 9 686 tonnes de produit intermédiaire (NHC) non prévu à l’origine du projet. L’opérateur Vale Nouvelle-Calédonie (VNC) cumule donc des pertes très importantes estimées à $350 millions pour l’exercice 2015 avec un coût opératoire avoisinant les $20 000 la tonne, soit deux fois supérieur au cours du nickel au LME qui depuis quelques mois a chuté sous la barre des $9 000. Au niveau international Vale subit de plein fouet la chute des prix des matières premières, tant au niveau du nickel que du fer, ce qui rend le soutien de sa filiale de plus en plus difficile. VNC rencontre des difficultés techniques ne lui permettant pas d’atteindre sa capacité nominale tandis que le coût du projet dépasse les 8 milliards $. Il se trouve bien sûr dans l’impossibilité de résorber ses pertes, et ne peut donc distribuer de dividendes à ses actionnaires. Il ne peut pas non plus répondre aux besoins du consortium japonais qui s’est retiré du projet. Ces surcoûts et retards importants mettent bien évidement en difficulté les collectivités publiques actionnaires au travers de la Société de Participation Minière du Sud Calédonien (SPMSC), laquelle détient 5% du capital social avec en contrepartie une dette globale, capital et intérêts échus, estimée à quelques 41 milliards de francs pacifiques. SPMSC doit en effet quelques 8,7 milliards de francs au BRGM qui lui a vendu les titres, 3,9 milliards de francs aux banques qui lui ont permis de financer sa quote-part des avances en capital, et quelques 28,9 milliards de francs à Vale au titre du financement de couverture. Quel que soit le parti politique aux manettes depuis l’ouverture du capital de VNC qui fut maladroitement concrétisée, les provinces calédoniennes doivent systématiquement s’en remettre à Vale pour payer les surcoûts de l’usine mais aussi pour faire face aux échéances financières de l’entité locale dont elles sont actionnaires. Pour la sauver de la faillite, la présidence de la province Sud, majoritaire au capital de SPMSC, n’a pas d’autre choix que de dépendre de l’aide financière de Vale. Pour quelles contreparties? Sans doute, ces dernières be suffiront-elles pas car compte tenu des cours actuels, le pays n’est pas à l’abri de l’arrêt pur et simple de l’usine. La démission de son président Antonin Beurrier pour « convenances personnelles », ainsi que le retrait de Sumitomo, ne sont certainement pas pour rassurer les moins optimistes.
L’usine de Doniambo. Faute d’avoir arrêté sa production coûteuse de mattes de nickel, d’améliorer et d’étendre ses techniques d’enrichissement du minerai, et de construire une nouvelle centrale électrique performante pour son usine de traitement (une nouvelle fois reportée), la Société Le Nickel-SLN (SLN) affiche une structure de coût ne lui permettant plus de générer des profits durant les années à venir. Déjà en 2012, l’on se souvient qu’à 7,95 dollars la livre de nickel au LME, la société avait généré une perte de 4,1 milliards de francs. En 2013, à 6,8 dollars la livre la perte s’élevait à 23,5 milliards. En 2014, à 7,6 dollars, elle fut à nouveau de 4 milliards. En 2015, avec des cours du nickel oscillant entre $7 et $3,8 la livre, donc une moyenne inférieure à $5, SLN devrait perdre plus de 25 milliards malgré la baisse du dollar US. Au cours actuel inférieur à $4, donc pratiquement inférieur de moitié à son coût de production, il est clair que SLN traverse une crise majeure. Les collectivités publiques devront faire amende honorable tant au niveau des recettes fiscales que des dividendes, tandis que les petits mineurs et sous-traitants vivent et vont continuer à vivre des heures sombres. Mais assez paradoxalement, les plus acerbes d’entre les collectivités publiques seront peut-être contraintes de reconnaître que si la perte de SLN est colossale, cette dernière devrait être moindre que celles générées par les nouvelles usines qui paient aujourd’hui leurs erreurs de jeunesse et pour l’une d’entre elles, son arrogance.
L’usine du Nord. Bien qu’elle ait pu miraculeusement fonctionner et tenir jusqu’à la visite présidentielle, la « cathédrale d’acier » ne générera certainement pas les résultats escomptés. Depuis la centrale d’énergie jusqu’aux fours électriques, la montée en puissance de « l’usine pays » pose de multiples problèmes techniques dont le journal satirique Le Chien Bleu s’est récemment fait l’écho, semble-t-il pour des raisons éminemment stratégiques. Raisons pour lesquelles l’opérateur Koniambo Nickel (KNS) revoit systématiquement à la baisse ses objectifs de production, avec pour nouvel objectif (encore une fois non réalisé) d’atteindre le quart de sa capacité nominale en 2015. Le départ du président de KNS, Peter Hancock marque la fin d’un rêve. Avec le redémarrage du premier four nouvellement reconstruit et l’arrêt du second, la rentabilité économique de l’usine est compromise. Si rien ne filtre sur le sujet, les analystes de Wood Mackenzie estiment pour leurs parts que le coût de production de KNS pour 2015 serait de $33 000 la tonne, soit $15 la livre, ce qui serait absolument insoutenable pour Glencore. D’autant que compte tenu du montage et de l’indexation de la dette junior sur le cours du nickel, les retours financiers sont pour le moins incertains. Lorsque les délais de réalisation ne sont pas respectés, les coûts d’investissement augmentent inévitablement et lorsque le cours du nickel chute, alors la rémunération de la dette junior diminue dramatiquement avec un retour minoré sur investissement. En donnant son aval à Xstrata de financer le projet, jamais les administrateurs de Glencore n’auraient pu imaginer un tel scénario. On est loin, très loin, de « l’usine la plus compétitive au monde » qui sent encore les parfums enivrants de l’autosatisfaction. De $3,8 milliards en 2008, son coût officiel est passé à $7,2 milliards lors de la mise en production de la première ligne, mais devrait atteindre au final les $8 milliards (850 milliards de francs). Dans le meilleur des cas, si les cours du nickel remontaient à des niveaux acceptables pour la majorité des producteurs, ce qui nécessite une réduction importante au niveau mondial ainsi qu’une reconstruction et mise en service performante du second four, l’usine du Nord ne générerait pas de dividendes avant au moins 2020. Toutefois, une telle embellie ne permettrait certainement pas à l’actionnaire local de percevoir la moitié des cashflows générés par KNS. Compte tenu du montage financier et de sa faible contribution, l’actionnaire local ne percevra 51% des dividendes qu’à partir de 2036. Il n’aura en effet financé la construction de l’usine qu’à hauteur de 3,5% et pour se faire devra rembourser les 26,7 milliards de francs qu’il a bien voulu emprunter auprès des banques françaises BPCE et AFD et ne pourra de ce fait assurer le service de la dette avec les dividendes de l’usine du Nord. En effet, KNS étant essentiellement endettée auprès de Glencore (qui aura donc financé plus de 96,5% du coût de la construction et de la montée en production), la majorité des cashflows générés par la production de l’usine du Nord serviront à rémunérer prioritairement la multinationale qui s’est fortement endettée. Même si pour des questions d’affichage politique l’actionnaire local se défend d’être directement endetté auprès de son partenaire, ce qui est le cas de SPMSC, il ne fait aucun doute qu’au cours des deux prochaines décennies il y aura très peu de retombées financières locales pour les actionnaires et fervents soutiens de la doctrine nickel.
L’usine offshore. Depuis quatre ans la filière intégrée essuie le plus discrètement possible les plâtres d’une conjoncture beaucoup moins resplendissante qu’elle paraissait dans les projections financières des mêmes promoteurs. Au cours des trois exercices comptables de 2012 à 2014 la mine a perdu très exactement 8,8 milliards de francs alors que l’usine a généré en tout et pour tout un profit de 66 534 millions de won, soit moins de 6 milliards de francs. Ces résultats montrent effectivement que le partenariat est très loin lui aussi des « seuils de rentabilité insubmersibles » colportés par les journalistes accrédités, puisque le consolidé (mine-usine) fait apparaître une perte de 2,8 milliards de francs au cours de ces trois exercices. Fin 2014, l’ensemble des dividendes versés en Nouvelle-Calédonie par l’usine de Corée compensaient tout juste les pertes cumulées par la mine. Il n’y a donc pas de « rente métallurgique », tout au plus un chantage à l’emploi. En 2015, les pertes de la société minière en charge de fournir le minerai devraient tourner autour de 5 milliards de francs avec 2,8 millions de tonnes exportées, soit l’équivalent de 41 726 tonnes de nickel métal contenu. Son report à nouveau négatif dépasserait alors les 14 milliards de francs pour un retour de dividendes effectifs plafonnant à 9 milliards car il est peu probable que l’usine en Corée dégage suffisamment de profits pour distribuer de nouveaux dividendes. La dernière distribution de 2 milliards de francs en provenance de Corée aura tout au plus permis à l’actionnaire local de faire face à ses échéances financières de 2015 s’élevant à quelques 2,5 milliards, mais pas de s’acquitter de ses impôts, qui après dégrèvement exceptionnel s’élèvent toujours à un peu moins de 2 milliards. Une bonne partie des profits antérieurs réalisés par l’usine coréenne n’a pas été distribuée et ne reviendra pas en Nouvelle-Calédonie, d’où une profonde inquiétude de la part des banquiers – d’autant qu’il y des signes qui ne trompent pas: en l’espace d’un peu plus d’une année ils ont vu le départ volontaire du directeur des relations publiques, du contrôleur de gestion et de deux directeurs financiers.
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