L’instinct de l’inéluctable

Banana Republic[1]Le terme de république bananière désigne à l’origine un pays peu développé, dont l’industrie repose typiquement sur la seule production de bananes, et qui est dirigé par une petite ploutocratie autoritaire mise en place, aidée ou soutenue par des grandes multinationales. Par extension, l’expression est utilisée pour qualifier toute forme d’oligarchie politico-économique contrôlant le secteur des matières premières grâce à un régime politique considéré comme dictatorial et corrompu. S’agissant des multinationales, elles sont généralement accusées, non sans raisons, de soudoyer les oligarchies politico-économiques, et de dégager systématiquement des résultats déficitaires au niveau de leurs filiales malgré les hausses de production. Il est vrai qu’elles ont une fâcheuse tendance à gonfler artificiellement les coûts de production de ces dernières au travers de sociétés offshore établies dans des paradis fiscaux, lesquelles sont spécialisées dans les méthodes de transferts de prix et d’optimisation fiscale.
Vestige d’une société coloniale perdue au beau milieu d’un océan anglophone, la Nouvelle-Calédonie est un territoire potentiellement riche de ses gisements de nickel, mais totalement dépendant de l’énergie, du savoir-faire technologique et de la surface financière nécessaires à la transformation du minerai en métal – et donc des multinationales. Malgré le déficit structurel de sa balance commerciale, son produit intérieur brut par habitant est nettement supérieur à celui des autres pays insulaires qui ont opté pour l’indépendance. Sa capitale affiche un standard de vie élevé bien que le reste du territoire soit en situation de sous-développement économique puisque les maîtres des comptoirs n’ont pas pour objectif son développement durable, mais bien l’exploitation de ses ressources naturelles. Aussi, malgré les projets industriels de classe mondiale, tout comme les autres dépendances la Nouvelle-Calédonie continue à vivre aux crochets de la métropole, laquelle par l’intermédiaire d’une administration pléthorique et surpayée, continue à assurer l’essentiel des revenus artificiels qui contribuent à accroître les déséquilibres économiques et les profondes inégalités sociales.
Du Nord au Sud de la grande terre calédonienne, les multinationales ont construit et financé des usines de transformation de nickel. De ce fait, majoritaire ou pas en capital, françaises ou étrangères, elles commandent l’exploitation de la ressource, forment la main d’œuvre locale et finissent inéluctablement par coloniser les esprits en soudoyant les corps. Maître du jeu et disposant de la surface financière, les multinationales en charge des usines métallurgiques sécurisent la ressource au même titre que les contrats de fourniture de carburant et de matières premières nécessaires à la production de métal dont elles possèdent l’exclusivité des procédés industriels et des brevets. Tout en assumant les pertes d’exploitation et finançant les surcoûts, les multinationales contrôlent les circuits de commercialisation et d’affacturage, et capitalisent – ou comptent bien capitaliser – sur la dette de leurs filiales le moment venu. Pour ce faire, comme partout ailleurs, elles s’autorisent alors un pillage de la ressource basé sur un chantage à l’emploi.
Rien de plus logique me direz-vous. Ce qui l’est sans doute moins, c’est d’avoir pu penser qu’il puisse en être autrement dans une dépendance française du Pacifique, inscrite il est vrai sur la liste des pays à décoloniser de l’ONU, mais ayant fait le pari de l’intelligence. En dépit de la fierté que peut inspirer leur construction, le futur des usines calédoniennes se joue en effet hors du territoire, tant au niveau de leur gestion opérationnelle, de leur financement, de la fixation du prix du nickel que des débouchés commerciaux. Quelle que soit la doctrine mise en avant par la vision catégorielle des notables locaux contrôlant les rouages de l’économie de comptoir, la logique financière des traders s’est introduite de manière insidieuse dans la gestion de la ressource minière pour faire main basse sur l’économie réelle.
« Projet pays » ou pas, du Nord au Sud de la grande terre, même s’il n’est pas élu, le monde de la finance et du trading gouverne effectivement et avec autorité, et il est hélas trop tard pour faire marche arrière et enrayer le processus de financiarisation de la ressource. En effet, quel que soit le niveau de participation des collectivités publiques, la répartition visible du capital social des co-entreprises et la structure plus opaque de financement de leurs projets répondent à des règles différentes tant du point de vue juridique, comptable, financier que fiscal. Quel que soit le niveau de participation des collectivités publiques au capital social des co-entreprises, les projets industriels sont financés et menés par les multinationales qui assument la plus grande partie des risques, gèrent donc en direct les projets et se rémunèrent en priorité selon le canal financier et commercial lorsque les usines dégagent du cashflow.
Aussi, à la question de savoir si l’autonomie financière des collectivités de la Nouvelle-Calédonie peut être assurée par le nickel, la réponse est sans appel – et bien évidemment négative, et ce quel que soit le modèle mis en avant par les émissaires locaux. L’industrie du nickel ne peut certainement pas permettre au territoire de compenser les transferts publics de la métropole afin qu’il puisse atteindre une autonomie financière même relative. Le « Pays d’Outremer » qu’est devenue la Nouvelle-Calédonie est plus que jamais dépendant des transferts de l’Etat et de la rente administrative qui alimente le consumérisme et génère l’opulence de la capitale. Assez paradoxalement, il l’est aujourd’hui plus encore du nickel et des multinationales puisque quelle que soit la conjoncture, il faudra bien protéger l’emploi local et rembourser les emprunts. Comment donc expliquer cette double dépendance accrue malgré une volonté « affichée » d’autonomie?
Qu’elles soient indépendantistes ou pas, dans la France, en dehors ou à ses côtés, les revendications nationalistes basées sur l’exploitation du nickel renvoient toutes à la possibilité d’une souveraineté partagée, laquelle est elle-même fondée sur un compromis qui n’est autre que la mise entre parenthèse de la résolution des conflits de légitimité. Pour tenter de donner corps à cette souveraineté partagée, les accords politiques tripartites diffèrent le différend dans l’espace et dans le temps.  Le soutien financier sans faille de la métropole est le prix à payer (dans tous les sens du terme) pour que la France puisse composer avec les puissances anglophones voisines et ainsi maintenir son rang au sein des grandes nations. La présence française dans le Pacifique ne peut en effet se concevoir sans l’accord des principales communautés en quête de légitimité. L’attachement intransigeant à la République dans la France, tout comme les promesses de l’indépendance kanake socialiste, n’en demeurent pas moins les fonds de commerce de groupes de pression guidés par l’intérêt matériel et le maintien des privilèges de la « décolonisation ».
Avec l’euphorie du quasi plein emploi durant la phase de construction des usines, les espoirs investis dans le secteur du nickel ont fait valoir les limites de l’exploitation minière et surtout de l’exportation de minerai jugée archaïque. Mais depuis la mise en service somme toute laborieuse des nouvelles usines, la profession a montré, et ce bien malgré elle, les limites de la métallurgie que les calédoniens appelaient salutairement de leurs vœux. Que d’espoirs déçus, d’antagonismes inutiles, d’analyses erronées, de certitudes désavouées, de promesses bafouées ! Avec l’effondrement des cours des matières premières, les multinationales jouent en ce moment leur survie et le désir calédonien pour le moins légitime de vouloir contrôler la ressource minière, de devenir métallurgiste et d’œuvrer ainsi pour la sauvegarde des intérêts du territoire n’a malheureusement pas dépassé la ferveur des discours politiques faisant de la revendication foncière et du nationalisme de la ressource, les leviers du développement économique et de l’autonomie financière.
Si le pari de la décolonisation est défini par l’Accord de Nouméa comme étant le moyen de refonder un lien social entre les communautés vivant en Nouvelle-Calédonie, celui de l’intelligence était lui censé permettre à la « communauté de destin » de concilier sa volonté d’émancipation avec l’insertion de la « terre de partage » dans l’économie internationale. Le développement durable de l’industrie du nickel était censé constituer le lien économique et social qui, entre les différentes communautés et le foncier, fondait la souveraineté partagée. Mais en vain, malgré les investissements colossaux des multinationales et les ressources minières abondantes du territoire, cette insertion hors du microcosme insulaire n’a pu être réalisée – pas plus bien sûr que son émancipation financière vis-à-vis de la métropole, bien au contraire. Les principales raisons tiennent incontestablement aux contre-performances des projets industriels, au manque de maturité et de culture industrielle des collectivités publiques, ainsi qu’à la conjoncture économique internationale qui place aujourd’hui et pour les années à venir les modèles défendus face à leurs propres limites.
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