Pragmatisme

pragmatismeFaut-il encore se poser les mauvaises questions le 24 septembre, à l’heure où l’Union Calédonienne fait le choix du pragmatisme contre le dogmatisme, et rappelle au PALIKA que ce dernier avait refusé de se mobiliser pour l’usine du Nord ? Faut-il continuer à écouter sans mot dire l’UPM affirmer que le produit de la valorisation du nickel issu de la Doctrine a servi au développement du pôle diversification de la province, alors que ce sont les dividendes provenant de SLN – et non de SMSP – qui ont permis de combler les pertes abyssales dudit pôle? Evidemment, assimiler le modèle offshore à une délocalisation n’est pas non plus notre propos. Ce n’est même pas un faux débat, comme l’affirme SMSP, puisque l’analyse de la filière intégrée ne s’est jamais posée en ces termes. La délocalisation est le transfert à l’étranger d’un outil de production existant ayant pour conséquence le licenciement des emplois associés, tandis que le modèle offshore est la construction d’un outil de production à l’étranger avec pour conséquence locale, non pas la fermeture et le licenciement des employés, mais la cession entière ou partielle à une société étrangère de l’outil existant sur lequel ils travaillent. Pour faire court et ramener cela à ce qui nous préoccupe, l’activité minière vectrice d’emplois reste bien en Nouvelle-Calédonie, mais la grande partie de la valeur ajoutée produite à partir de la ressource est réalisée à l’étranger. Aussi, il convient de dépasser le cadre de cette fausse problématique, et de faire preuve de pragmatisme afin d’aborder sereinement, chiffres à l’appui, celle qui fait l’actualité.
Equivalence des retombées directes. De par leurs destinations et les différentes natures de minerais, les exportations vers le Japon, la Corée, l’Australie et demain la Chine sont complémentaires. Opposer dans une lutte fratricide le modèle offshore à l’exportation traditionnelle de minerai est donc bien plus qu’un autre faux débat. Au vu des résultats comptables des sociétés minières qui publient leurs comptes, nous pourrions même encore nous demander pourquoi ? Que ce soit en termes de retombées économiques pour le territoire ou en termes de valorisation de la ressource nickel sur le marché international, la coexistence des filières n’a que des avantages puisqu’elle permet de minimiser les risques et de mieux optimiser la vente des minerais qui ne peuvent pas être traités localement. En effet, les voies de valorisation des minerais destinés à l’export génèrent pratiquement les mêmes niveaux de retombées économiques directes pour le pays. Quel que soit la destination du minerai, Japon, Corée, Australie et demain Chine, les achats locaux, le recours à la sous-traitance et les salaires sont de niveaux comparables puisque la production minière est entièrement réalisée en Nouvelle-Calédonie. Cette opposition binaire est donc d’autant plus incompréhensible, économiquement parlant, que les charges d’exploitation dont il est ici question représentent la partie substantielle des retombées économiques locales. L’affichage du nombre d’emplois créés ou sauvés pour justifier le primat, voire la suprématie, de la filière offshore n’est qu’une gimmick inutile, bien que volontairement tronquée, puisqu’au-delà du mode d’exploitation choisi (en direct, en partie sous-traitée ou entièrement tâcheronnée), une fois consolidée l’activité minière emploie les mêmes moyens et génère quasiment les mêmes retombées locales.[i]
Diversification des débouchés commerciaux. On peut donc se demander où est véritablement le problème puisque du point de vue purement commercial, la diversification des débouchés et des conditions de vente doit au contraire être perçue comme un atout. En effet, avec la fluctuation de l’offre et de la demande, les sociétés travaillant sur la base de contrats spots peuvent être affectées par l’impact des turbulences du marché. Difficile dans ces conditions d’investir dans une activité pérenne. En revanche, s’assurer un débouché commercial stable à partir d’un contrat à long terme, en cédant la moitié de son patrimoine comme c’est le cas pour le modèle offshore, ne contient pas que des avantages puisque les conditions du marché évoluent en fonction de la baisse des teneurs due à l’augmentation de l’offre ou de la concentration de la demande par la Chine. Aussi, considérées comme un avantage, les conditions négociées (valeur pivot fixant le prix de référence) peuvent vite devenir pénalisantes et difficiles à renégocier, ce qui est le cas pour SMSP. Aussi, afin de diluer les risques et garder une certaine flexibilité faute de lisibilité, comme pour la gestion de portefeuilles (d’actions et d’obligations) il parait judicieux pour le territoire de combiner différents types d’engagements. Une différence de traitement pourrait naturellement se situer au niveau de la valeur intrinsèque de la ressource résiduelle puisque les minerais exportés vers le Japon ont une teneur moyenne en nickel plus faible que ceux exportés vers la Corée, preuve que la baisse des teneurs est aussi le résultat de la diversification des débouchés et de la concurrence qui en découle. S’agissant enfin des retombées financières versées sur le territoire, sont concernées les sociétés minières réalisant des bénéfices en Nouvelle-Calédonie et les sociétés commerciales percevant des dividendes dans le cas de participations dans une activité industrielle offshore. Et là, nous ne sommes pas au bout de nos surprises…
L’arroseur arrosé. Qu’est-ce qui peut bien justifier l’hystérie nickel qui nous vient du matin calme si la différence entre les modèles est somme toute (1) négligeable du point de vue des retombées économiques locales et (2) complémentaire au niveau commercial? La réponse à cette question se situe sur un tout autre registre, plus politique, qui est celui du contrôle pur et simple de la ressource afin de permettre à la filière offshore de continuer sa fuite en avant face au déséquilibre inhérent du partenariat « gagnant-gagnant ». Pourtant, en faisant preuve de pragmatisme et en procédant à une analyse comparative des exercices comptables pendant la période allant de 2009 à 2014, période où coexistent les deux voies de valorisation que l’on oppose, on constate plusieurs choses intéressantes, voire totalement contradictoires. Tout d’abord, si la filière offshore est pressentie comme étant la plus rentable, on note que seuls les autres mineurs réalisent des bénéfices sur le territoire et payent donc l’impôt sur les sociétés au titre de leurs activités minières génératrices de profits. Les reports à nouveau inscrits aux bilans de ces sociétés sont positifs et donnent régulièrement lieu à des distributions de dividendes. Par contre, de 2009 à 2014, NMC a perdu 8,7 milliards de francs et son report à nouveau accuse un déficit de 9,2 milliards de francs, malgré la vente d’un minerai d’une teneur plus élevée (2% pour la Corée en 2014 contre 1,93% pour le Japon). A titre indicatif, en 2011 SMT réalisait un bénéfice de 931 millions de francs, SMGM de 1,3 milliard, tandis que NMC perdait 450 millions. L’année suivante, SMT générait un profit de 782 millions, SMGM de 925 millions et NMC perdait 2,9 milliards. La comparaison pourrait également se faire pour les années 2009-2010 et 2013-2014. De ce point de vue, la théorie de la valorisation de la ressource énoncée par la Doctrine Nickel n’est donc pas probante. Ensuite, on note que les dividendes perçus au titre d’une participation au capital dans l’activité métallurgique en provenance de Corée sont du même ordre de grandeur : 8,7 milliards – ce qui couvre donc juste les pertes subies par la mine. En d’autres termes, la filière japonaise accusée de « dilapider la ressource » génère des profits en Nouvelle-Calédonie, tandis que « l’usine pays » censée tirer parti de la « rente métallurgique » neutralise les plus et les moins. Ceci ne permet donc pas à SMSP de distribuer des dividendes et va par conséquent à l’encontre des principes énoncés par la Doctrine. Or, dans une interview récemment donnée à La Tribune, nous avons vu qu’André Dang affirmait que si le minerai exporté vers le Japon était traité en Corée, cela rapporterait 5 milliards par an de dividendes supplémentaires pour la Nouvelle-Calédonie. Ceci est bien entendu parfaitement impossible compte tenu (1) de la teneur des minerais acceptés par l’usine offshore, (2) des conditions commerciales imposées par le partenaire coréen et (3) de la structure de coût de l’usine offshore qui est loin d’être aussi performante que l’on veut bien le faire croire. Mais même si tel était le cas, les décisions d’actionnaires en matière de distribution de dividendes montrent que si ces profits (imaginaires) existaient, ils ne seraient pas entièrement distribués. Aussi, l’appel à la pragmatique du langage devrait attirer notre attention sur ce qui reste ou revient concrètement au pays, plutôt que ce qui est censé l’être ou le serait selon les projections théoriques mises au service de la Doctrine. Au regard des chiffres ci-dessus, et dans un but purement pédagogique propre à la déconstruction, il serait sans doute fort intéressant de tester l’argument en faisant l’exercice inverse de ce que préconise le président de SMSP. Ainsi, il serait instructif de prendre l’ensemble des résultats comptables des sociétés ayant exporté 99 343 tonnes de nickel contenu dans du minerai vers le Japon (de 2009 à mi 2015) et de faire la projection inverse sur la base des 134 609 tonnes de nickel contenu dans du minerai garniéritique qui ont été exportées en Corée. Même les roses ont des dents, disait Wittgenstein ! Cette soudaine prise de conscience de l’empirisme radical qui se cache sous l’idéalisme dogmatique (des roses qui nous envoûtent) permettrait au moins de savoir combien d’impôts sur les sociétés et de dividendes effectivement versés sur le territoire aurait procuré l’exportation vers le Japon du minerai qui a été traité en Corée ? A vos calculettes !
[i] Dans son dernier post, SMSP précise que sur l’ensemble du projet, 4 emplois créés sur 5 sont en Nouvelle-Calédonie.  Or, ce ratio est tronqué puisqu’il prend en compte les 1302 emplois directs et indirects calédoniens, contre seulement les emplois directs de SNNC, auxquels il convient de rajouter les emplois de sous-traitance de Port-L pour le déchargement du minerai et de Neotech pour les opérations de fusion et de maintenance.
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