A livre ouvert

DSC02578Par une meilleure voie de valorisation de la ressource, la Doctrine Nickel de la province Nord se fait forte de mettre en œuvre « un levier financier suffisamment important pour permettre le développement du pays ». D’après André Dang, « il s’agit d’éviter l’écueil que connaissent nombre de pays producteurs, à savoir l’exploitation non maîtrisée de sa ressource ». Aussi, afin d’éviter cette situation, il conviendrait, selon lui, d’arrêter de dilapider le patrimoine, donc de mettre fin à l’exportation de minerai (brut) vers le Japon et de rediriger ces dernières vers l’usine offshore « calédonienne ». De même, suite au refus du président du gouvernement de suivre l’avis du GTPS et de rendre une décision favorable sur les demandes d’exportation de petits minerais latéritiques vers la Chine, les ténors de Calédonie Ensemble demandent à ce que la lumière soit faite et que tout soit mis sur la table au Congrès. Ainsi soit-il…
A l’heure d’internet, les citoyens qui veulent vraiment se faire une opinion éclairée sur la valeur des propositions et des projections qui leurs sont faites, au regard notamment des résultats de la filière offshore, disposent des moyens pour le faire. Si elles ne sont pas encore disponibles au Congrès, ces données le sont fort heureusement sur la place publique : (1) les projections faites par SMSP, notamment lors du rendez-vous de l’économie organisé à la CCI le 4 juin dernier, sont disponibles sur le site de la société minière www.smsp.nc. (2) Les résultats comptables des sociétés minières sont en principe disponibles sur demande auprès du greffe du tribunal du commerce. Le Mouvement Républicain Calédonien a d’ailleurs récemment mis en ligne les résultats NMC de 2014 https://goo.gl/Z0ilRl. Enfin, (3) tous les résultats de SNNC sont également disponibles et figurent dans le tableau des filiales des rapports des comptes consolidés mis en ligne sur le site de POSCO www.posco.kr. Procédons donc à l’analyse…
« SNNC-NMC, un partenariat d’Avenir » ? Selon l’analyse et les projections de SMSP, le partenariat avec POSCO assure la pérennité des emplois, constat qui est tout aussi valable pour les exportations de garniérites vers le Japon. Il a permis de diminuer les teneurs exportées, mais cela est encore plus vrai pour ce qui concerne les exportations des autres mineurs vers le Japon. Dans un précédent article (Arrêt des exportations) nous avons vu que le minerai destiné au Japon est de teneur en nickel inférieure au minerai exporté vers la Corée (1,93% contre 2% en 2014), tandis que le minerai vendu par NMC à l’usine offshore l’est sur la base d’une teneur de référence pénalisant la Nouvelle-Calédonie pour les teneurs inférieures à 2,27%. Selon SMSP, le partenariat sécurise enfin les volumes traités et exportés sur la base d’un contrat de fourniture de trente ans. Or la contrepartie de cette sécurité est l’aliénation auprès d’une société étrangère de 49% des parts de la société détenant le patrimoine minier. Le revers de cette « sécurité » toute relative réside en fait dans les conditions commerciales peu avantageuses qui ont été négociées (valeur pivot de 2,27% fixant le prix de référence et les pénalités au-dessous), ainsi que la capacité limitée de pourvoir renégocier ces conditions en fonction du changement de conjoncture. Ceci dit, regardons maintenant plus précisément ce qui résulte de ces accords jugés « confidentiels » pour ne pas dire occultes.
Pertes colossales de la mine. Depuis son entrée en production, c’est-à-dire de 2009 à fin 2014, la mine (NMC) a perdu très exactement 8,7 milliards de francs, soit près d’un milliard et demi par an. De son côté, l’usine (SNNC) a généré un profit net représentant l’équivalent en francs de 30,3 milliards, soit en moyenne 5 milliards par an. Le consolidé (mine-usine) mis en avant par SMSP dans ses projections à la CCI fait donc naturellement apparaître un profit net cumulé de 21,6 milliards pour les six années écoulées. L’argument majeur de la Doctrine consiste à faire valoir la valeur ajoutée résidant dans la transformation du minerai en métal, et donc bien sûr les 51% qu’elle est censée détenir dans les profits de l’usine. Or les choses sont un petit peu plus compliquées qu’elles n’y paraissent du fait de l’asymétrie du partenariat. Premier constat, aucune société calédonienne ne peut se permettre de dégager autant de pertes au niveau de l’activité minière. La véritable indépendance est à ce prix. En 2012 par exemple, les sociétés SMGM (Montagnat) et SMT (Ballande) généraient des profits avoisinant le milliard de francs chacune alors que NMC perdait 2,9 milliards, donc trois fois plus. Pourquoi de telles pertes? Nous avons vu que ceci s’explique non pas par le manque de ressources minières mais bien par le manque de productivité de la mine qui n’a pas suffisamment investi dans les infrastructures et les campagnes d’exploration d’un domaine minier représentant pourtant 13% des surfaces concédées. Cette carence s’explique par le déficit structurel du partenariat. Second constat, si en termes de résultat les trois premières années (2009-2011) de l’activité minière s’équilibrent avec un profit de l’ordre de 130 millions de francs, les trois années suivantes font apparaître une perte sèche de 8,8 milliards de francs : 2,9 milliards en 2012, 3,7 en 2013 et 2,2 en 2014. Le report à nouveau négatif actuel de NMC s’élève à 9,2 milliards de francs. Comment alors financer les infrastructures, les campagnes d’exploration et alimenter le block modèle ?
Absence totale de rente métallurgique. L’usine offshore est-elle la réponse ? Assurément non, pourtant les trois premières années de fonctionnement de l’usine ont fait apparaître un profit net de 24 milliards de francs, ce qui est notamment la conséquence de teneurs relativement élevées (2,23% à 2,12%) et des cours du nickel également élevés (9,89$ en 2010 et 10,40$ en 2011). Ceci permet en tout cas à SMSP de dire que l’usine est ultra performante et qu’elle a été amortie en trois ans. Par contre, de 2012 à 2014 l’usine a généré en tout et pour tout un profit net de 66 534 millions de Won : 16 959 en 2012, 8 458 en 2013 et 41 117 en 2014. Cela représente un peu moins de 6 milliards de francs, soit quatre fois moins que les trois années précédentes. On est donc très loin des seuils de rentabilité insubmersibles colportés par les soutiens officiels et officieux de la Doctrine, puisque le consolidé (mine-usine) des trois dernières années fait apparaître une perte nette de 2,8 milliards de francs. L’usine offshore est-elle donc la cause des difficultés financières de la mine ? En tout cas, nous sommes encore plus loin des présupposés de la « rente métallurgique » qui est la marque de fabrique de la filière offshore, puisqu’une grande partie des profits générés par l’usine ne sont pas revenus au pays. En dépit des 51% fièrement détenus par SMSP, la distribution de dividendes en provenance de Corée n’est en fait pas du tout sécurisée puisque seulement 64 millions de dollars (l’équivalent actuel de 6,7 milliards de francs) ont été distribués au cours des exercices antérieurs. Si l’on ajoute la récente distribution de 2 milliards de francs, on s’aperçoit que les dividendes perçus par SMSP correspondent très exactement aux pertes cumulées de la mine, soit 8,7 milliards, alors que la rente métallurgique laisserait logiquement espérer la moitié de ce qui est généré par l’usine. Il n’y a donc aucune rente métallurgique pour la Nouvelle-Calédonie et au vu de ces chiffres-clés, il est parfaitement clair que le fleuron de la province Nord manque totalement de visibilité sur son unique source de revenus à court terme pour pouvoir faire face à ses propres échéances dans le cadre de sa contribution financière volontaire à l’usine du Nord. Pour mémoire, l’échéance de 2015 est de l’ordre de 2,5 milliards. Quid des prochaines années ?
Des cerfs-volants pour des cerveaux lents. Comme s’exclamait l’un des protagonistes dans un ouvrage de D.H. Lawrence, “the damned politicians – they invent a cry – and they wait to see if the public will take it up. And if it won’t, they drop it. And if it will, they make a mountain of it, even if it’s only an old flower pot”. Mais ne jetons pas trop vite la pierre aux politiques « démocratiquement élus », même si les logiciels se seraient arrêtés dans les années 70, comme ose le supposer le président de VNC, Antonin Beurrier. Les professionnels de l’industrie du nickel ont également recours à ce que l’on appelle « the kite flying ». Tout comme les statistiques sur les intentions de vote, les estimations comme les annonces sont des éléments faisant partie intégrante de la stratégie politique, industrielle et commerciale. On joue à se faire peur, on annonce des projets pour en freiner d’autres, des mises en maintenance pour anticiper la reprise. On projette des hausses de cours pour convaincre les fonds de pension d’investir dans un nouveau projet, des baisses pour influer sur les stocks. Il s’agit de jeux de langage ayant pour objectif non pas de décrire le monde mais de créer un effet : faire-croire, faire-valoir, faire-sérieux, faire-peur dans le but de déstabiliser un adversaire ou de séduire les parties prenantes aux décisions. Les relais d’opinons reproduisant ces jeux de langage sont les « spécialistes de matières premières » qui sont payés pour s’exprimer régulièrement sur le sujet, ainsi les « journalistes spécialisés » qui leur donnent la parole à la télévision, dans la presse ou sur les réseaux sociaux. Ils ne sont bien évidemment jamais neutres, sont accrédités et travaillent de concert. Même si la démarche est loin d’être assumée nos experts sont soit en services commandés ou tout simplement tenus par une ficelle, celle de l’accès à l’information qui fait vendre des espaces publicitaires, « the beanery for a flatulent world » comme disait Ezra Pound. Il n’y a vraiment d’expertise que lorsque l’expert tease. Aussi, il ne faut pas s’étonner que sur le plan purement domestique, les sempiternelles questions de l’iniquité de la répartition de la ressource et les participations majoritaires ressurgissent pour devenir les cerfs-volants utilisés par les politiques calédoniens qui osent encore déclarer haut et fort vouloir assurer le contrôle de la ressource minière au profit du pays.
De la stratégie à la Doctrine. Pour illuminer le ciel et faire voler les cerfs-volants, il suffit tout simplement de reprendre les chiffres du service des mines de la DIMENC, chiffres selon lesquels plus de deux tiers de la surface minéralisée de la grande terre serait attribuée et que cette surface minière ainsi concédée le serait pour 53% à SLN, 16% au groupe Ballande, 13% à NMC, 8% à Vale, 4% à KNS, et 6% aux autres mineurs, principalement SMGM et MKM. D’où la proposition (doctrinaire) de prendre le contrôle du capital de SLN et, dans cette attente, de forcer les mineurs à alimenter l’usine offshore. Mais comme il fut mis en exergue lors du conflit des rouleurs, force est de constater que la répartition des richesses minières entre opérateurs calédoniens génère beaucoup plus d’interrogations qu’elle n’apporte de réponses. Sur le terrain, la reconnaissance de cette dernière suit un long cheminement balisé par les experts silencieux qui parcourent les maquis miniers à la recherche de ressource supposée, indiquée, mesurée, de réserve probable, prouvée. Elle est évolutive et s’évalue (1) sur la base du résultat des travaux effectués et pris en charge par les titulaires de permis et autorisation de recherche, ce que NMC peut difficilement faire compte tenu de sa situation financière. Elle s’évalue (2) sur la base du potentiel industriel d’utilisation que SMSP ne maîtrise malheureusement pas. En clair, le nickel contenu n’est pas donné. Il est d’abord trouvé, puis quantifié par extrapolation, en fonction d’une valeur d’usage, laquelle dépend de différents processus industriels forts complexes. Lorsque pour défendre leurs propres vues de l’esprit, les responsables politiques parlent de répartition ou de partition, le comparatif se fait nécessairement sur la base brute et incomplète de surfaces minières concédées. Ce comparatif ne peut pas se faire sur la base de la richesse des minerais contenus, puisque celle-ci est toute relative et n’existe qu’à l’issue de travaux de recherche et de prises de risques que NMC ne réalise que très partiellement. Plus encore, elle n’existe que lorsque sont mis en adéquation un facteur minier et un processus industriel donné, lequel est entièrement contrôlé par POSCO. C’est pourtant cette équation qui permet d’optimiser la transformation d’une ressource géologique supposée en réserve exploitable, puis le nickel contenu dans le minerai en métal contenu dans les ferronickels. Faisant l’impasse sur ces complexités, nos amateurs de cerfs-volants oublient que pour les badauds levant les yeux au ciel la finalité de l’équation réside tout simplement dans sa propension à générer des retombées économiques et sociales tangibles pour le pays, à prendre en compte les impacts environnementaux de l’exploitation ainsi que la valeur du capital naturel emprunté aux générations futures. Or, les informations qui sont contenues dans les livres finalement ouverts ne permettent pas de justifier la prise de contrôle et la valorisation de ressource au profit « du pays ».
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