La fuite en avant…

L1010943Le nickel a toujours été un marché instable, mais ce qui fait qu’il est aujourd’hui placé aux premières loges des incertitudes internationales provient du fait que cette instabilité n’est plus la conséquence des politiques commerciales menées par les grands producteurs (Norilsk, Inco ou Falconbrige), mais du plus grand consommateur qu’est devenu la Chine. Voyant arriver l’Empire du milieu, le n°1 mondial des groupes miniers consolidés BHP Billiton a très vite compris que les lois du marché régissant un secteur aussi petit seraient bouleversées, d’où son désengagement progressif du nickel afin de recentrer ses activités sur des secteurs plus porteurs. Paradoxalement, certains indépendantistes calédoniens ont fait du nickel une question de souveraineté nationale, laquelle ancre aujourd’hui le territoire dans une nouvelle forme de dépendance, celle des spéculateurs chinois qui fixent les prix et des multinationales étrangères qui financent les projets. 25 ans après le rachat de SMSP par la province Nord – et les mises en garde de Nidoïsh Naisseline ou de François Burck sur sa stratégie et sa gouvernance – l’heure ne devrait plus être aux choix d’allocation de ressources qui définissent le périmètre d’activité de sa politique minière, mais bien à ses résultats, sa rentabilité et pérennité. Le propos dépasse donc le temps de la narrative pour conjuguer le verbe. Fini le temps de la stratégie ayant pour seul but le contrôle de la ressource. Place maintenant au droit d’inventaire !
L’impact négligeable des 51% dans les retombées économiques et financières locales. Doctrine Nickel ou pas, 51% ou 5%, tout le monde s’accorde aujourd’hui à dire que les retombées économiques locales issues de l’industrie du nickel proviennent, en grande partie de la transformation de la ressource dans des installations situées en Nouvelle-Calédonie, et pour une plus faible partie de l’exportation de minerais pauvres qui ne peuvent pas être traités localement. Ces retombées locales sont concrètes et prennent principalement la forme (1) d’achats et de sous-traitance, (2) de salaires, (3) d’impôts et taxes, et (4) de dividendes. Quelque soit la conjoncture, les deux premières charges d’exploitation sont directement liés à l’activité minière et métallurgique. Ces retombées directes sont donc généralement peu variables et leur montant ne dépend bien évidement pas de la répartition du capital social au sein des co-entreprises. A titre d’exemple, lors de la phase de construction, l’usine du Sud (détenue à 5%) a généré bien plus de retombées économiques auprès des entreprises locales que l’usine du Nord. Pour ce qui est des impôts et taxes, ils représentent un poste de charges d’un montant limité dû à la mauvaise conjoncture et surtout aux plans de stabilité fiscale accordés aux industriels ayant pris la décision d’investir sur le territoire. S’agissant des bénéfices, ils sont bien distribués selon la répartition du capital social, mais leurs montants sont comparativement négligeables par rapport aux retombées directes. En effet, à 4,5$ la livre de nickel, aucune entreprise calédonienne ne génère de bénéfice bien que les services extérieurs soient assurés et les emplois maintenus grâce à l’activité. A noter que malgré la mauvaise conjoncture et l’ampleur des pertes subies, ce sont les liquidités des maison-mères qui leur permettent de maintenir une activité génératrice d’emplois. Par contre, à 9$ la livre, les cashflows générés permettent de dégager des profits qui viennent d’abord compenser les reports à nouveau négatifs causés par l’accumulation des pertes lors des mauvaises années. Toutefois, dans le cas de l’usine du Nord financée à 97% par Glencore, les cashflows générés permettront à la co-entreprise de s’acquitter de la sur-rémunération financière, c’est-à-dire de la partie variable et prioritaire de la dette junior indexée sur le cours du nickel. Ces versements s’effectueront donc avant compensation des reports à nouveau négatifs, et par conséquent avant distribution de dividendes. Ceci explique pourquoi, en dépit d’une participation de 49% au capital social, mais à cause d’une participation financière à hauteur de 97%, à 9$ la livre il y aura peu de dividendes à distribuer. Ceci explique aussi pourquoi les produits financiers versés à Glencore (au titre du financement de la construction) devraient être supérieurs à l’ensemble des retombées économiques locales de l’usine du Nord pendant les 25 prochaines années. Et enfin, ceci démontre la portée symbolique donc politique, plutôt qu’économique et financière, de toutes participations majoritaires au capital.
Le mythe des 51% dans le contrôle de gestion des projets industriels. L’usine de Gwangyang est opérationnelle depuis octobre 2008 et l’usine du Nord depuis avril 2013. Ces réalisations sont concrètes et à mettre au crédit de la province Nord et de ses partenaires industriels. Mais le choix du modèle économique ainsi que les axes de développement choisis ne sont pas une fin en soi. Aussi faut-il (bien que ce ne soit pas si facile) se poser la question de savoir si les objectifs de contrôle et de valorisation de la ressource au profit du pays sont aujourd’hui atteints ? Pour rappel, les participations majoritaires étaient censées permettre à SMSP de maintenir un contrôle sur les ressources minières apportées et sur les co-entreprises qui les gèrent. Les avantages concurrentiels des deux usines sont-ils concrets et durables pour le pays? SMSP exerce-t-elle un contrôle sur la gestion des partenariats ? La réponse à ces questions est beaucoup moins satisfaisante que ce qu’en dit la sacrosainte Doctrine – et pour cause ? S’agissant du partenariat avec POSCO, il ne fait aucun doute que (1) l’intégration verticale générant des participations croisées, (2) la suppression des coûts d’intermédiation permettant l’abaissement de la teneur et (3) la régularité des débouchés assurant la pérennité de l’activité, valorisent l’exportation de minerai. En revanche, il est également clair que le second four de SNNC (imposé par POSCO) aura encore plus de mal à être alimenté que le premier. Le problème n’est pas le manque ou l’inadéquation de la ressource minière, mais bien le manque d’investissement ayant impacté la productivité de la mine. La ressource a bien été estimée par POSCO qui se devait de dimensionner la capacité de l’usine en fonction de celle-ci. Pour autant, à cause d’erreurs stratégiques dues à la volonté de participer absolument aux appels de fonds de KNS, NMC s’est trouvée dans l’impossibilité de financer les campagnes de sondage et les infrastructures qui lui auraient permis de faire les travaux de pré-exploitation requis, d’alimenter le block modèle et ainsi de faire face à ses obligations contractuelles. Pris à son propre piège André Dang appelle donc aujourd’hui à la « solidarité » des mineurs tout en manœuvrant sur la scène politique pour que les décideurs « démocratiquement élus » les contraignent à sauver le modèle offshore au détriment de leurs propres activités. Il faut en effet à tout prix sauver le soldat SMSP car les résultats maintenant attendus de l’usine coréenne ne lui permettront pas d’assurer le remboursement des emprunts volontairement contractés dans le cadre de la construction de l’usine du Nord. Le coût de la « cathédrale d’acier » dépasse l’entendement et ses problèmes techniques ont mis un terme à sa montée en puissance. La reconstruction d’un des deux fours est reportée pendant que l’autre vieillit prématurément, tout comme la « vision pays ». Par conséquent, le niveau de production ne peut pas permettre à l’opérateur d’atteindre une capacité nominale susceptible de dégager les profits pouvant résorber les pertes. Il n’y aura donc pas de distribution de dividendes pour les années à venir!
La Nouvelle-Calédonie se dirige-t-elle vers un nouveau préalable minier ? En tout cas le décor est planté et les acteurs ont déjà peaufiné leur lyrique. Au théâtre sombre de l’intime vient se superposer le diktat de la Doctrine. A l’expressionnisme (de Murnau) et au montage dialectique (d’Eisenstein) vient s’ajouter l’anonymat des préposés aux écritures sur les réseaux sociaux. Actionnariat public contre entreprises privées, contrôle contre dilapidation de la ressource, « société pays » contre « petits mineurs« , les milliards des uns contre ceux des autres : les réflexes autoritaires des protagonistes font déjà froids dans le dos de l’audience captive. Saint-Louis, Nosferatu, Potemkin. Tout comme les concepts narratifs, le pouvoir politique s’est sclérosé et avec lui les relais d’opinion. Leurs recours aux vielles oppositions binaires n’augurent rien de bien bon dans cette lutte pour la survie que se livrent en ce moment les acteurs du secteur au niveau international. L’entêtement doctrinaire opposé aux demandes d’exportation (limitée dans le temps et les volumes) de petits minerais vers la Chine ne présage rien de bon. Les notions de contrôle et de valorisation de la ressource sont galvaudées parce que pour les hommes politiques « démocratiquement élus » elles contiennent ce qu’il faut de charge émotionnelle pour être érigées en discours nationaliste. Or, une telle dimension politique ne résume certainement pas une stratégie industrielle maitrisée dans un contexte international où ni les mineurs, ni les industriels, ne contrôlent aujourd’hui le marché. Pour éviter le chaos, notre chère Doctrine se doit donc de focaliser le débat public (de manière détournée) sur l’iniquité de la répartition de la ressource. Or, cette question vient justement masquer le manque de vision stratégique industrielle s’appuyant sur la création et la répartition de la valeur ajoutée produite. La main basse sur la ressource des autres mineurs permettrait bien sûr à SMSP de continuer sa fuite en avant, toujours au nom de « l’intérêt général » et d’une « paix durable ». Mais le paroxysme du nationalisme de la ressource a peut-être aujourd’hui atteint ses propres limites. L’axe Néaoutyine-Gomes est fragilisé du point de vue économique par le droit d’inventaire et du point de vue politique par le besoin d’unité et de cohérence au sein de l’Union Calédonienne. Signe marquant du destin (commun), trente ans après le saccage de sa station-service et les menaces proférées à son encontre, André Dang s’est à nouveau contraint à l’exile, mais cette fois-ci sous la pression d’indépendantistes kanak qui l’accusent de les avoir manipulés et de vouloir aujourd’hui les faire disparaitre. Comme écrivait Camus dans ses Carnets, « celui qui désespère des évènements est un lâche, mais celui qui espère en la considération humaine est un fou ».
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Cet article a été publié dans Doctrine Nickel, Gestion de la ressource, Gouvernance, Impact et retombées locales, Politique industrielle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.