L’effet Goa…

goa_jt2Décidément, vous ne pourrez vraiment plus dire que vous ne saviez pas… la chute vertigineuse du cours du nickel, les heures sombres de la conjoncture, les problèmes financiers des sociétés minières et métallurgiques, la financiarisation de la ressource, le rôle joué dans ce domaine par les multinationales, les stratégies hasardeuses des visionnaires du nickel, leurs dérives égocentriques et autoritaires, les conflits entre opérateurs, les slogans politiques en marge de l’économie, les blocages en tout genre, les manoeuvres politiques, les alliances contre nature… Mieux encore que Calédonickel, le conflit des rouleurs aura permis de sortir du non-dit !
Différer le différent. Face à l’intransigeance incompréhensible du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, poussés dans leurs retranchements par le représentant de l’Etat prêt à faire intervenir la force publique, lui-même interpellé par les porte-paroles de la Doctrine appelant au blocage des mines des autres mineurs, les rouleurs ont été contraints de trouver une porte de sortie honorable. Homme d’écoute et de consensus, allié à la coalition au pouvoir, Daniel Goa l’aura compris et en acceptant de jouer le rôle de médiateur, il a effectivement permis aux rouleurs de sortir de ce conflit sans perdre la face – et au gouvernement d’imposer son protocole sans rien lâcher sur les demandes d’exportation. Après 24 jours de blocage, l’ordre public est revenu et le Ministère de l’Outremer peut ainsi se féliciter. L’implication du président de l’Union Calédonienne lui aura permis de comprendre qu’en Nouvelle-Calédonie une médiation est encore possible, que faute de résolution, les différences peuvent toujours être différées, dans l’espace mais aussi dans le temps. C’est d’ailleurs comme cela que fonctionne ce parti historique où différents courants s’opposent en permanence. Pour autant, se pose toujours le problème de la légitimation du savoir. De même, le consensus comme critère de validation paraît lui aussi insuffisant.
Reprise du dialogue. Le représentant de l’Etat, qui a joué un rôle déterminant dans la « différance » du conflit peut ainsi convier tous les responsables autour de la table des négociations. Le conflit des rouleurs est terminé, mais celui qui opposait de manière sous-jacente les opérateurs miniers et la classe politique au pouvoir perdure avec la question épineuse des exportations de minerai vers la Chine. Les avis sont partagés : Il faut arrêter de dilapider le patrimoine et destiner le nickel (qui ne peut pas être traité localement) à des usines offshore détenues à 51%, disent les uns ; Il ne faut pas aliéner notre domaine minier, sauvegarder la liberté d’entreprendre et diversifier les débouchés afin de rester maître du jeu, répondent les autres. Les politiques au pouvoir demandent donc aux calédoniens de choisir entre économie dirigée et libéralisme. Comment se faire une opinion ? Et pourquoi en ces termes puisque l’économie du nickel est globalisée et que la Nouvelle-Calédonie reste un tout petit joueur? Aussi, ne faut-il pas poser le problème différemment, car comme disent si justement les Chinois, lorsqu’il y a un problème, il y a une solution. Et lorsqu’il n’y a pas de solution, et bien il n’y a pas de problème !
Poursuite de l’enrichissement. Cette façon décalée, voire subversive, de poser le problème fait apparaître que le type de légitimation que l’on attend de la reprise des discussions sur l’arrêt des exportations de minerai brut n’a aucune base scientifique. Qu’il parte au Japon ou en Corée, en Australie ou demain en Chine, le minerai est toujours exporté brut. C’est d’ailleurs, ce qu’en dit fort heureusement pour nous le schéma minier. La raison de cet état de fait est que la Nouvelle-Calédonie est incapable de prendre les mesures nécessaires pour que les « installations locales » puissent réduire leurs coûts afin de traiter les basses teneurs grâce notamment à l’amélioration des techniques d’enrichissement – et pourtant, ainsi fait, une bonne partie des teneurs pourraient être traitées localement, tout en respectant un moratoire au niveau de la construction des usines. Mais, entendons-nous bien, l’option de la filière offshore ne remplacera jamais l’enrichissement, au sens propre comme au sens figuré du terme. Le récit de l’émancipation du pays qui accompagne la demande d’arrêt des exportations de minerai brut au profit des usines offshore n’est qu’un trompe l’œil, un slogan politique pour dissimuler un aveu d’incompétence. Comme je le disais dans mon article consacré à et intitulé « L’enjeu de la teneur », s’il est anachronique d’exporter du minerai plutôt que de le transformer, alors au regard du schéma minier, ne l’est-il pas plus encore lorsqu’une société dite pays, (1) engage le territoire pendant une durée de 30 à 50 ans, (2) sur des volumes et des teneurs intenables, (3) avec pour conséquence, de vendre ce minerai sous le prix du marché compte tenu des pénalités et discount ; ne l’est-il pas plus encore lorsque pour garantir ledit débouché, (4) elle aliène au profit de sociétés étrangères la moitié de son patrimoine minier, (5) pour un retour couvrant à peine les pertes de la mine, (6) ce qui ne lui permet pas de procéder à des investissements productifs afin de produire de la teneur ?
Sortir du catch-22. Le véritable nœud du problème est que le système politique (et malheureusement médiatique) ne peut fonctionner qu’en réduisant la complexité en oppositions binaires (pour ou contre l’indépendance, pour ou contre le libéralisme, pour ou contre les « sociétés pays« ), tandis que les explications techniques des professionnels sont tellement complexes pour l’opinion, qu’elles finissent par rendre difficile la performativité du langage, donc l’échéance d’une décision acceptable et réfléchie. Une information cohérente et libre de toutes perturbations, non tenue par les aspirations mercantiles des uns et le recours aux mensonges idéologiques des autres, exige des esprits clairs, responsables et courageux. Elle place en pleine lumière la pragmatique du savoir et le recours à l’intégrité, raison pure et raison pratique selon Kant. Daniel Goa n’a parcouru pour le moment qu’une petite partie du chemin du dialogue, seule issue vers un destin commun partagé et une politique industrielle maîtrisée.
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