Nickel en partage

DSC02147Le schéma de mise en valeur des richesses minières adopté à l’unanimité en mars 2009 par les membres du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, précise que les exportations de minerai doivent être « maintenues à un niveau sensiblement équivalent » afin « d’éviter que les opérateurs miniers ne se retrouvent en situation de dépendance à l’égard des transformateurs locaux ». Dans l’agora calédonien, le sujet fait aujourd’hui polémique et à la lecture des communiqués du gouvernement, il apparaît clairement que son président n’a pas du tout compris ce que devait être son rôle. Le ton contraste avec ce que dans sa note parue sur le site de la Fondation Jean Jaurès, Jean-Jacques Urvoas appelle « l’esprit du dialogue qu’à la suite des années de sang et de larmes nos prédécesseurs ont su créer et entretenir ». Avec la sensibilité à fleur de peau que fait ressurgir la sortie de l’accord de Nouméa, il n’y a certainement pas de place à la tête des institutions pour le corporatisme, la confrontation et les dérives autoritaires. Aussi, étant donné l’importance que revêt le nickel dans ce qui constitue le socle des institutions, il est donc important de se faire une idée précise des ordres de grandeur et des équilibres à maintenir lorsque l’on parle d’exportation de minerai.
Des niveaux sensiblement équivalents. Pour pouvoir mesurer les équivalences, il convient de comparer ce qui est comparable: le nickel contenu dans la production locale d’oxyde ou de ferronickel avec celui contenu dans le minerai exporté, et non les volumes bruts (voir l’article L’enjeu de la teneur). De 2010 à fin 2013, les exportations de minerai de nickel, mesurées en métal contenu, sont restées stables, autour de 60 000 tonnes par an, ce qui correspond à la production avérée ou attendue d’une des trois unités de production sur le territoire, soit 25% de la production locale espérée. Durant la même période, la production métallurgique des « installations locales » a augmenté de 53 940 à 69 206 tonnes. Les opérateurs miniers ont donc maintenu un niveau sensiblement équivalent. En 2014, les exportations sont passées de 60 000 à 70 000 tonnes, tandis que la production métallurgique a atteint 82 754 tonnes. Les grands équilibres suggérés par le schéma minier sont donc maintenus.
Des débouchés correspondant à la nature des minerais. Regardons maintenant plus en détail les évolutions au sein des exportations de minerai. Les expéditions de garniérite vers le Japon ont doublé depuis l’entrée en vigueur du schéma, atteignant exactement 25 622 tonnes en 2014 ; celles vers la Corée, quasi inexistantes en 2007, ont atteint 24 497 tonnes ; les exportations de latérites vers l’Australie sont restées stables autour de 20 000 tonnes. Il existe donc trois courants d’exportation pour des teneurs et des natures de minerais différents : le Japon pour les plus faibles teneurs en nickel contenu dans les garniérites, la Corée pour des teneurs plus riches et enfin l’Australie pour les latérites fatales qui sont extraites pour obtenir ces garniérites. Avant l’adoption du schéma, les exportations vers la Chine étaient essentiellement le fait de SMSP: 3 626 tonnes en 2006 et 19 313 tonnes l’année suivante. Après l’adoption du schéma, NMC et MKM ont exporté respectivement 1 006 et 1 001 tonnes en 2011, et MKM, 992 tonnes l’année suivante. Il reste donc là un marché à développer afin de maintenir les grands équilibres, notamment au cas où l’Australie viendrait à faire defaut, ou tout simplement lors pour des raisons physico-chimiques les laterites ne conviennent pas a QNI.
Du minerai mais pas de stabilité économique. En analysant ces chiffres, on peut tout de même se dire qu’il n’y a pas véritablement là de dilapidation de la ressource, ni d’enrichissement sans cause, mais une nécessité de faire des choix, des concessions afin de trouver un compromis permanent. Avec la demande chinoise, à laquelle ne manquent pas de répondre nos acheteurs traditionnels (japonais, coréens et australiens), les volumes de minerai ont augmenté certes, mais avec la diversification des clients et la concurrence qu’elle fait naître, les teneurs en nickel ont baissé. Ceci est un bon point pour la Nouvelle-Calédonie, qui est privilégiée par la richesse toute relative de sa ressource naturelle, mais fortement handicapée par le coût de sa ressource humaine – sans parler de la politique et des rapports de force qui paralysent l’industrie.
Un destin commun dans une démocratie ajournée. Au-delà des chiffres et de leur analyse, ce que l’on peut toutefois déplorer c’est qu’ils ne soient pas systématiquement rendus publics et expliqués de manière compréhensive et dépassionnée. Malgré les propositions faites par l’USOENC durant le Colloque Nickel 2010 (conférence que j’eu le privilège d’organiser pour le compte et avec le syndicat en 2005), le service administratif en charge du secteur ne dispose toujours pas des moyens nécessaires pour traiter les dossiers dans les délais requis et pour mettre ces données à la disposition du public afin que ce dernier ne soit pas sans arrêt manipulé et puisse développer une véritable culture citoyenne. Or, vous vous doutez bien que ces chiffres, comme les fonctionnaires qui les traitent, sont mis à la disposition et au service des exécutifs des provinces et du gouvernement. En revanche, les calédoniens (les soi-disants véritables propriétaires du patrimoine minier) ainsi que ceux qui sont censés les tenir informés d’une manière objective, n’ont pas accès à ces informations. Dans la société du spectacle, le pouvoir nous flatte et fait en sorte que nous n’ayons pas suffisamment de recul et d’information pour pouvoir nous exprimer sereinement et connaitre la conséquence de nos bulletins de vote. Il parle de destin commun, de richesse du pays, du contrôle de la ressource, tout en s’assurant que nous ne disposions pas des moyens qui nous permettraient d’exercer les contrôles et les vérifications qui pourraient être jugées opportuns. Aussi, il ne faut pas s’étonner qu’au pays du palabre et du non-dit, les nu-propriétaires du nickel que nous sommes, soyons manipulés en permanence par des usufruitiers du pouvoir peu scrupuleux et que le résultat de cette ignorance se répande en invectives quotidiennes sur les réseaux sociaux, ce qui renforce bien entendu la crédibilité du journalisme sans peine au service des institutions.
Nota bene. Pour Platon, tout système politique naît par réaction vis-à-vis de son contraire, ainsi voit-on comment la démocratie procède de l’oligarchie et la tyrannie de la démocratie ajournée. Dans La République, il explique que « quand un pauvre diable tout sec et rôti par le soleil, mis en ligne de combat à côté d’un riche qui a crû à l’ombre et qui déborde de chairs superflues, voit ce dernier tout essoufflé, perdant complétement la tête, n’estime-t-il pas alors selon toi – demande Socrate – que c’est leur lâcheté, à eux, les pauvres, qui a fait s’enrichir de pareils hommes ? Et quand ces pauvres, il leur arrive d’être entre eux, ne se donnent-ils pas le mot l’un à l’autre : Voilà des gens qui nous appartiennent, gens de rien en effet ?» A méditer en attendant les résultats de la médiation!
Publicités
Cet article a été publié dans Gestion de la ressource, Gouvernance. Ajoutez ce permalien à vos favoris.