L’enjeu de la teneur

fffAu moment même où s’enflammait la Nouvelle-Calédonie sur la question de savoir s’il faut ou non exporter un peu moins de deux millions de tonnes de minerai latéritique vers la Chine, soit l’équivalent d’environ 20 000 tonnes de nickel contenu, cette dernière (qui consomme tout de même près d’un million de tonnes de nickel contenu par an) fixait les règles du jeu avec un tour de vis supplémentaire sur le marché des devises. La triple dévaluation du Yuan est en effet une très mauvaise nouvelle pour l’économie du territoire. Elle devrait permettre bien entendu de stimuler les exportations chinoises (en baisse de 8%) malgré une balance commerciale excédentaire (de 3% de son PIB). Toutefois, elle laisse planer de sérieux doutes sur la reprise de la croissance mondiale et surtout sur l’issue de la guerre des devises que se livrent sur le terrain industriel et maintenant militaire les chinois et les américains. La Chine est le premier consommateur mondial de nickel certes, mais la dévaluation de sa monnaie va exercer une pression supplémentaire sur le cours du métal puisque son coût en dollar est mécaniquement rendu plus cher. Le maintien de cette tendance baissière (4,24$ aujourd’hui) n’augure donc rien de bon pour la profession minière largement déficitaire, sans compter l’impact sur les finances publiques du territoire car, mon cher Thierry, « quand y aura plus, y aura vraiment plus ». Seules les coupes budgétaires drastiques et les réserves en liquidité des maisons mères permettront aux opérateurs locaux de ne pas faire partie de ceux qui sont condamnés à disparaître. C’est l’une des raisons pour lesquelles Glencore a décidé (unilatéralement) de reporter aux calendes chinoises le financement de la reconstruction du four n°2. Avec une production (record) de 4 900 tonnes au premier semestre 2015 et un seul four vieillissant prématurément, l’usine du Nord ne sera certainement pas au rendez-vous pour le versement des dividendes, pas plus que VNC ou SLN. Aussi, comme le prévoit le schéma de mise en valeur des richesses minières voté en 2009, le rôle des exécutifs calédoniens est d’assurer au sein de la conférence (aujourd’hui comité) des présidents, le suivi de la mise en œuvre et les nouvelles orientations du schéma minier. Au vu des évènements, comment peut-on alors expliquer que leurs attitudes soient à ce point viciées par le profond désir de réduire la survie des entreprises locales à celle d’une Doctrine qui n’ose dire son nom? Comment accepter cette avidité du pouvoir qui pousse ses dépositaires à toutes les duplicités sous le régime de la parole et de l’irresponsabilité ou ne triomphe finalement que l’effet et l’autorité du moment ?
Priorité à la transformation locale. En matière de développement industriel et de production métallurgique, le schéma minier (III – Chapitre 4) est clair sur au moins un objectif : « valoriser les infrastructures minières et métallurgiques existantes sur le territoire ». L’accent est mis sur la coopération et les synergies, non sur le discrétionnaire et la confrontation. La mise en commun et la gestion de moyens et d’équipements en vue de réaliser des programmes de recherches au travers du CNRT est une avancée importante (et largement sous-estimée) allant dans ce sens. De même, « le regroupement d’infrastructures existantes, ou la construction d’infrastructures communes entre opérateurs miniers et métallurgiques » est encouragée. Le schéma oblige surtout les opérateurs, sous peine de déchéance, à reconnaître avant 2019 leurs titres miniers, soit près du tiers des domaines concédés. En partant de la ressource reconnue et d’une teneur de coupure en nickel de 1,5% pour les garniérites et de 1% pour les latérites, les ressources minières brutes du territoire seraient estimées à plus de 21 millions de tonnes de nickel contenu dans les garniérites (ce qui au rythme envisagé, représente plus de 50 ans d’exploitation) – et à 33 millions de tonnes de nickel contenu dans les latérites (soit plus de 150 ans d’exploitation). Ainsi, grâce à la recherche appliquée, la mise en commun de moyens et la reconnaissance de nouvelles réserves, les zones dédiées (par les nouvelles générations) à de futurs projets peuvent et devront impérativement être destinées à alimenter des unités métallurgiques installées en Nouvelle-Calédonie. S’agissant du traitement des petits minerais, le schéma encourage vivement le développement de techniques d’enrichissement afin que ces derniers puissent être traités localement. En revanche, afin que « les mineurs ne se retrouvent pas en situation de dépendance à l’égard des seuls transformateurs locaux », les exportations de petit minerai à destination des clients traditionnels (Japon et Australie) « sont maintenues à un niveau sensiblement équivalent ». Ce point fait polémique ! Or, à la lecture des statistiques (incomplètes) mises en ligne par la DIMENC on s’aperçoit que les volumes de nickel contenu exportés depuis la mise en place du schéma ont évolué à la hausse, à cause bien sûr de la Corée (passant de zéro à prés de 2 millions de tonnes), sauf au cours des 18 derniers mois où l’on note une notable augmentation de 20% des exportations de nickel contenu du fait notamment des exportations vers le Japon. Si les volumes de minerai garniéritique exportés vers le Japon et la Corée augmentent, en revanche les teneurs en nickel diminuent. Aussi pour faire « parler les chiffres » comme le schéma minier l’entend, il convient de comparer les volumes de nickel contenu et non les volumes de minerai contenant, d’où l’enjeu de la teneur ! S’agissant des latérites, les conditions imposées par Queensland Nickel détenant un monopole, pousse les mineurs à chercher un autre débouché, non seulement pour faciliter les négociations mais aussi en cas de fermeture. Les demandes formulées par les mineurs concernent l’exportation de 1 930 000 tonnes de minerai latéritique pour une durée de 18 mois à une teneur en nickel comprise entre 1,2% et 1,65%, ce qui correspond à peu près au niveau des exportations vers l’Australie avant la crise. Ces demandes d’exportation viennent donc naturellement se juxtaposer aux exportations en baisse vers Queensland Nickel, lequel est en proie à de graves difficultés financières connues de Glencore qui commercialise ses produits en Chine. Dans l’éventualité d’une fermeture probable du fondeur australien le marché chinois serait donc, à court terme, une alternative pour la vente des latérites fatales et un soutien hors fonds nickel des activités de la côte Est.
Exportation réglementée de minerai. Le schéma minier indique, en des termes moins tranchés que ceux qui s’en font volontiers les porte-paroles, que « l’alimentation en minerai des installations locales de traitement pourra être préférée à l’exportation de minerai brut, sous réserve que l’intérêt de l’exploitant minier – vendeur de minerai – soit démontré ». Plus encore, « il est proposé de favoriser la compétitivité des entreprises locales et de promouvoir la valorisation locale de la ressource, tout en maintenant les courants d’exportation actuels, pour l’essor et la consolidation de l’industrie minière et métallurgique de la Nouvelle-Calédonie ». Aussi, le fait de privilégier la production métallurgique dans des « installations locales » explique pourquoi l’exportation de ses produits (finis et intermédiaires) n’est pas réglementée, ce qui n’est bien évidemment pas le cas de l’exportation de minerai qui est soumise à autorisation. Ces dernières sont délivrées par le gouvernement en fonction de l’évolution du marché, du type de contrat, des volumes, de la durée, des teneurs… A ce propos, il est tout de même intéressant de noter que c’est à ce titre, et à ce titre seulement, que les exportations vers la Corée sont autorisées, et certainement pas au titre de la filière de transformation métallurgique (non réglementée). Ceci veut donc dire que la filière offshore est considérée par le schéma minier comme une exportation de minerai et que de ce fait elle n’exerce aucune priorité sur les autres exportations. Elle fait simplement valoir au titre des critères exposés une participation calédonienne au capital social d’une installation métallurgique étrangère, au même titre que d’autres possibles types d’arrangements capitalistiques ou commerciaux tels que le profit sharing dans le cas de certains mineurs avec les fondeurs japonais. Aussi, les intérêts pour chaque mineur et les avantages pour la collectivité doivent être analysés et comparés au cas par cas, critère par critère, de façon pragmatique, en fonction de l’évolution du marché, et non d’une manière doctrinaire, en privilégiant à tout prix une voie sur l’autre.
Les non-dits de la « teneur » des discours politiques. Tout homme politique, qui plus est, bon communicant, sait qu’il y a les mensonges ordinaires (ceux de papa, maman, la bonne et moi), les louanges liturgiques pour les accros du 51 et les statistiques que tout un chacun manie avec conviction. Humain, trop humain, disait Nietzsche! Personne n’échappe à la règle, ni aux figures de style, car ce qui caractérise les interventions jugées cohérentes ne sont autres que les omissions qui rendent justement (et suspicieusement) les arguments (trop) homogènes et concordants. Doit-on alors faire aveuglément confiance aux politiques – notamment lorsqu’ils opposent d’une manière systématique et doctrinaire (a) la transformation locale, (b) la voie de valorisation offshore et (c) les autres exportations, pour finalement en conclure que la première filière (le cas de SLN) génère trois fois plus de valeur ajoutée que la dernière et que par conséquent il ne faut plus exporter de minerai brut vers le Japon, mais alimenter l’usine de POSCO. Qu’est devenu le schéma minier ??? Un tel argument apparemment logique et cohérent ne se justifie que grâce à certaines omissions qu’il convient de réinsérer dans le texte, comme le ferait le père de la déconstruction: (1) La durée des contrats commerciaux des deux filières diffère sensiblement. Dans le cas du Japon, comme pour les demandes d’exportation vers la Chine, la durée des contrats est courte, tandis que pour la Corée, et la Chine avec Jinchuan, la contrepartie du débouché est l’aliénation de la moitié du domaine minier pendant toute la durée d’un contrat à long terme (30 ans pour la Corée et 50 ans pour la Chine). (2) Les teneurs moyennes en nickel du minerai exporté vers le Japon et la Corée sont différentes. Les moins élevées sont celles concernant le Japon, entre 1,5% et généralement moins de 2% avec une limite imposée de 2,1%. Celle à destination de la Corée est supérieure à 2% (entre 2% et 2,23% au cours des dernières années). Le minerai est toutefois facturé sur la base contractuelle et tarifaire de 2,27% . Cela veut dire que NMC paye des pénalités au profit de SNNC pour les teneurs au-dessous de cette base contractuelle avec un discount (depuis annulé) de 5% sur le prix pour POSCO. Aucun de ces minerais ne peut économiquement être transformé en Nouvelle-Calédonie, aussi l’argument de la supériorité de la valorisation locale sur l’exportation du minerai est hors sujet si l’on est incapable de mettre en œuvre les moyens de son enrichissement. (3) L’accent est enfin mis sur les supposés bénéfices de la production métallurgique, sur les soi-disant 51% du capital social, alors que les porte-paroles de la Doctrine Nickel ne peuvent pas méconnaitre dans quelle détresse financière se trouve la SMSP (qui perçoit peu de dividendes), sa filiale KNS (qui n’est pas prête d’en générer) et son autre filiale NMC (qui cumule les pertes). S’il est « anachronique » d’exporter du minerai plutôt que de le transformer, alors, au regard du schéma minier, ne l’est-il pas plus encore lorsqu’une société dite pays (1) engage le territoire pendant une durée de 30 ou 50 ans, (2) sur des volumes et des teneurs intenables, (3) avec pour conséquence, de vendre ce minerai sous le prix du marché compte tenu des pénalités et discount ; ne l’est-il pas plus encore lorsque pour garantir ledit débouché, (4) elle aliène au profit d’une société étrangère la moitié de son patrimoine minier, (5) pour un retour couvrant à peine les pertes de la mine? Faut-il alors avoir le courage de poser les problèmes afin de tenter d’y apporter une solution, ou continuer à s’inventer de nouvelles excuses pour imposer une autre stratégie hasardeuse permettant de monnayer la ressource afin de camoufler les problèmes ? Faut-il arrêter une fois pour toute de confondre la répartition du capital social d’une JV avec la structure de financement d’un projet industriel ou continuer à alimenter les débats politiques stériles, afin que la logorrhée camoufle la volonté de pouvoir mettre la main sur la ressource?
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Cet article a été publié dans Doctrine Nickel, Gestion de la ressource, Gouvernance, Impact et retombées locales, Politique industrielle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.