Facéties idéologiques

1990748047[1]Dans la Doctrine Nickel que les porte-paroles de la province Nord veulent absolument imposer au territoire, il est question de valorisation de la ressource minière, de son contrôle et de retombées économiques pour le pays. Leurs opposants voient derrière cette initiative une démarche politique, mais surtout une volonté de camoufler la situation périlleuse de SMSP née de multiples engagements non tenus. Pour ce faire une opinion citoyenne et dépassionnée, regardons de plus près, au travers d’un exposé synthétique et chiffré, ce que cela implique en terme d’apports en nature, d’engagements financiers et de rente métallurgique.
Valorisation de la ressource minière. Au Sud, en 1992, en accord avec le BRGM, le président de la province confère à Inco une participation ultra majoritaire dans le capital de la société devenue propriétaire d’un actif minier dont les réserves latéritiques prouvées et probables sont alors (mondialement) estimées à l’équivalent de 3 millions de tonnes de nickel contenu (aujourd’hui réévaluées à 6 millions de tonnes depuis la mise en production et la découverte de saprolites sous les horizons latéritiques). Ce gisement de classe mondiale aurait été cédé pour 2 milliards de francs sans autre participation au capital. Pour ce faire une idée de ce que cela représente, en 1996 la société Diamond Resource vend le gisement de Voisey’s Bay à Valé Inco pour la somme de 3,1 milliards de dollars, soit à l’époque près de 300 milliards de francs. Au Nord, en 2007, à l’issue de l’engagement irrévocable pris par Falconbridge de construire l’usine du Nord, suivie de la phase de renouvellement imposée par son repreneur Xstrata, le président de la province finalise l’apport pour le compte de SMSP du massif du Koniambo à la toute nouvelle co-entreprise KNS. La ressource minière (mesurée, indiquée et supposée) est alors estimée à 152 millions de tonnes de minerai saprolitique à une teneur de 2,4% contenant l’équivalent de 6,1 millions de tonnes de nickel (aujourd’hui estimée à plus de 7,6 millions de tonnes). Il s’agit donc d’un gisement exceptionnel en teneur et en quantité de sorte que sa capacité de production peut doubler ou tripler selon les besoins du marché. Le massif est cédé pour la valeur de 18,3 milliards de francs selon la formule Equity = BFS+OreBody. Cette somme correspond aux coûts des études de faisabilité réalisées par Falconbridge, ce qui lui confère 49% du capital social de la co-entreprise KNS s’élevant alors à 39,1 milliards de francs. S’agissant, du partenariat avec POSCO, les mines de SMSP avaient pour nombres d’entre elles été exploitées depuis le début des années 70 et avaient donc une valeur nette comptable résiduelle proche d’un milliard de francs. En 2006, la ressource est estimée à 90 millions de tonnes de minerai saprolitique à une teneur de 2,27%, contenant l’équivalent à 1,5 million de tonnes de nickel. D’un commun accord, ces titres miniers sont réévalués pour être partiellement apportés (avec le matériel et le personnel) à la valeur du coût de construction de l’usine sur la base d’une parité 51/49, soit 31,9 milliards de francs, avec un écart de réévaluation en franchise d’impôt de 31,8 milliards comptabilisés dans les capitaux propres, conformément à la loi de pays du 28 novembre 2007. Récapitulons donc les termes des accords concernant l’apport de la ressource: 2 milliards de francs sans participation au capital ni engagements pour 3 millions de tonnes de nickel au Sud ; 18,3 milliards avec 51% du capital et des engagements financiers pour 6,1 millions de tonnes concernant l’usine du Nord ; et enfin 31,9 milliards avec également 51% du capital pour 1,5 million de tonnes pour ce qui concerne le partenariat coréen : c’est bien évidement ce dernier modèle de revalorisation de la ressource qu’André Dang voudrait répliquer avec le partenaire chinois Jinchuan, d’autant qu’en ayant recours à l’emprunt pour financer une partie de l’usine, le partenariat dégage au profit de SMSP la moitié de la somme représentant l’écart entre les capitaux propres et les capitaux permanents, soit 70,5 millions de dollars dans le cas du partenariat avec les coréens.
Engagements financiers des provinces. La participation des entités locales au capital social des opérateurs ne vient bien évidemment pas sans obligations financières. En 2005, sous l’impulsion de Philippe Gomes devenu à son tour président de la province Sud, l’industriel est invité à ouvrir son capital aux trois provinces réunies au sein de SPMSC. Cette dernière fait l’acquisition de 10% des actions, comprenant les 9,71% détenues par le BRGM et le complément de 0,29% à Goro Nickel. Etant devenu actionnaire, même minoritaire, le pays se trouve ainsi dans l’obligation de contribuer (proportionnellement à ses actions) aux augmentations du coût de la construction. Etant donné le montant des surcoûts et les retards dans la mise en œuvre impactant les retours escomptés, l’entité locale est contrainte de diluer sa participation et ne détient plus aujourd’hui que 5% du capital social de l’opérateur avec un endettement de plus d’une trentaine de milliards de francs en capital. Pour ce qui concerne l’usine du Nord, in fine les deux partenaires sont censés participer (sur la base d’une parité 51/49) à toutes augmentations de capital jugées nécessaires pour la recherche de financements ainsi qu’au coût de construction et mise en service de l’usine. Les droits de vote (50/50) ne sont toutefois ni le reflet des apports en nature et en industrie formant le capital social de KNS, ni en principe affectés par les contributions successives de chaque associé au financement de la construction, ce qui s’avère bien évidemment impossible dans la réalité compte tenu du financement et de la responsabilité de bonne exécution incombant au partenaire industriel. Faisant donc suite à la phase de renouvellement imposée par le nouveau partenaire Xstrata, l’augmentation du capital social de KNS de 342 à 702 millions de dollars est bien opérée par les deux partenaires, au prorata de leurs participations respectives. S’agissant du financement de la construction de l’usine, le nouveau partenaire industriel qu’est aujourd’hui Glencore se conforme à l’engagement pris par ses prédécesseurs et assure donc la sécurité financière du projet. Ainsi, continue-t-il à répondre seul aux appels de fond de la co-entreprise pour le compte de son partenaire insolvable, et ce en contrepartie d’une sur-rémunération conséquente sur les cashflows à venir. Ce n’est en effet qu’avec grandes difficultés et au prix de risques financiers conséquents, que SMSP participe à hauteur de 26,7 milliards de francs sur un coût total du projet qui devrait s’approcher des 900 milliards, soit 3%. S’agissant de la seconde ligne imposée par POSCO, son coût s’élève à 314 millions de dollars. Elle est financée pour partie sur les fonds propres de SNNC et le reste par emprunt de 180 millions de dollars contracté après des banques coréennes que SNNC garantit. Les droits de vote (50/50) ne sont pas non plus le reflet des apports formant le capital social, mais comme avec le partenaire de l’usine du Nord les décisions sont en réalité affectées par le niveau des contributions opérationnelles et financières de chaque associé. En bref, quel que soit la répartition du capital social des opérateurs, Vale, Glencore et POSCO sont les seuls maîtres à bord. SPMSC dispose de 5% du capital social avec un endettement en capital de plus de 30 milliards de francs ; SMSP détient 51% du capital de KNS, lesquels engendrent des dettes financières considérables qui sont momentanément occultées par l’obligation qui est faite au partenaire industriel de garantir l’intégralité du financement. Pour ce qui concerne le partenariat offshore, le partenaire coréen non seulement garantit via SNNC les emprunts contractés pour l’usine et la mine, mais avance également la trésorerie à la filière calédonienne largement déficitaire.
Rente métallurgique du pays. Aujourd’hui encore, ne pouvant percevoir de dividendes faute de profits de l’usine du Sud, SPMSC ne peut ni payer les actions qu’elle a acheté au BRGM, ni rembourser sa quote-part des avances en capital faites par les banques et l’opérateur. Dans cette situation, et étant donné les pertes annoncées et portées en reports à nouveaux qu’il faudra résorber avant toute distribution de dividendes, il est clair que les exécutifs provinciaux devront faire des compromis qui ne seront pas forcément du goût de l’opinion publique, d’où une certaine opacité dans la communication et les négociations en cours. S’agissant de l’usine du Nord, l’endettement de SMSP vis-à-vis de son partenaire pourrait atteindre les 425 milliards de francs avant intérêts. Le partenaire industriel joue le rôle d’une banque, emprunte sur les marchés financiers (la plupart du temps sur le marché des emprunts obligataires) et prête à ses co-entreprises à des taux supérieurs incluant un coupon fixe et le prix du risque calculé sur les cours du nickel. Lorsque l’opérateur réalisera des bénéfices et sera en mesure de résorber ses reports à nouveaux négatifs, ces derniers seront distribués proportionnellement aux parts sociales des actionnaires une fois, et une fois seulement, que l’ensemble des intérêts et prêts mobilisés pour la construction auront été remboursés. Cela ne veut pas dire que SMSP ne percevra pas de dividendes une fois les pertes résorbées, mais que les cashflows seront principalement et prioritairement affectés aux remboursements et à la rémunération des comptes courants d’associés. Ainsi, plus de deux tiers de ces cashflows seront dédiés à cet effet, capital plus intérêts, ce qui veut dire que si SMSP détient bien 51% du capital social, la rémunération des comptes courants d’associés se fait sur la base financière d’une répartition 3/97. Cette clé de répartition sera donc prioritaire sur celle des dividendes et représentera au moins 70% des cashflows générés, le reste constituant le bénéfice (non imposable) réparti sur la base des 51/49 une fois les reports à nouveaux résorbés. Pour ce faire une idée de ce que cela représente, la modélisation financière réalisée par Glencore montre qu’à un cours moyen de 9 dollars la livre de nickel et un dollars à 90 francs, ses retours purement financiers (sur la construction et hors opération) seront supérieurs à l’ensemble des retombées économiques de l’usine pour le territoire pendant 25 ans. S’agissant enfin du partenariat offshore, l’usine génère la valeur ajoutée de la filière, mais au cours des trois derniers exercices, les pertes de la société minière sont supérieures aux profits de l’usine. Lorsque la conjoncture permet à la filière de générer des profits (consolidés) la distribution des dividendes qui sont dès lors ramenés en Nouvelle-Calédonie couvrent juste les pertes de la mine, le surplus (ou rente métallurgique) étant réinvesti d’office dans les unités de production coréennes. Ce contrôle du partenariat par POSCO, oblige NMC à emprunter auprès de ce dernier afin de maintenir une trésorerie négative dans les limites des autorisations de découvert accordées par les banques calédoniennes. En conclusion, quel que soit les choix qui ont été opérés, les retombées économiques pour le territoire sont essentiellement le produit d’activités effectuées en Nouvelle-Calédonie, tant au niveau de la construction des usines que de leurs opérations minières et métallurgiques. Etant donné l’augmentation des coûts de construction, la rentabilité économique des usines nouvelles est aujourd’hui beaucoup moins avérée que prévu, tandis que leur rentabilité financière se fera essentiellement au profit des seuls contributeurs. Plus encore, en dépit des positionnements idéologiques la différence entre les participations locales des provinces dans l’usine du Sud (5%) et celle du Nord (3%), n’est donc pas aussi importante qu’il n’y parait puisque les contributions financières sont comparables, tandis que la majorité des profits transitent non pas par les dividendes (selon la répartition du capital social) mais bien par les charges et produits financiers. Par ailleurs, en dépit des apparences, la copropriété coréenne de SMSP est une illusion (a convenient fiction) dont la survie dépend uniquement de sa capacité à fournir l’usine, ce que le déséquilibre structurel du partenariat rend de plus en plus difficile. La partie marginale de la valeur ajoutée produite en Corée ne revient pas en Nouvelle-Calédonie, ce qui appauvrit la productivité des mines. En d’autres termes, la filière offshore ne génère pas de rente métallurgique pour le pays. Celle-ci existe dans les esprits parce qu’elle permet de justifier la mainmise sur d’autres ressources, et le cas échéant de la monnayer pour en retirer un profit immédiat afin de couvrir les pertes des sociétés en difficultés. Pour se convaincre de l’inexistence de la rente métallurgique en provenance de Corée, il suffit de faire référence au seul revenu que les provinces perçoivent du nickel, la rente qui provient de PROMOSUD, SODIL et SOFINOR, donc de SLN, via STCPI, une entité pays qui n’est dès lors ni un contributeur, ni un stratège, mais un tiroir-caisse.
Si la Doctrine Nickel veut véritablement devenir une stratégie pays au sens économique du terme, il faut alors qu’elle soit largement acceptée, et pour cela ses porte-paroles doivent avoir le courage de dire, bilans et comptes de résultats à l’appui, combien SMSP doit à ses partenaires étrangers? Qu’ils disent quel sera, en fonction des hypothèses du cours du nickel, le véritable coût financier pour la Nouvelle-Calédonie des 51% de l’usine du Nord? Qu’ils communiquent le montant des pertes cumulées par NMC et celui des dividendes en provenance de Corée qui ont effectivement été versés en Nouvelle-Calédonie? Pour aller jusqu’au bout de leur raisonnement, qu’ils proposent des journées porte-ouvertes sur les sites miniers, notamment de la côte Est, afin que les décideurs politiques au rang desquels les présidents de provinces et du gouvernement se rendent bien compte des moyens mis en œuvre par ladite rente métallurgique. Comme pour la gestion du Surf Hotel, peut-être est-il venu le temps pour les porte-paroles d’assumer leurs responsabilités et de faire preuve de plus d’humilité afin que cesse l’idéologie d’une indépendance fondée sur le nickel plutôt que sur l’art du vivre ensemble, d’une Doctrine basée sur la rente, plutôt que sur le travail. Sans doute est-il venu aussi le temps pour les esprits doctrinaires de prendre du recul et de profiter pleinement du temps de la sagesse.
Publicités
Cet article a été publié dans Doctrine Nickel, Gestion de la ressource, Impact et retombées locales. Ajoutez ce permalien à vos favoris.