Quadrature du cercle

quadrature%20du%20cercle-couleur[1]Le comité du commerce extérieur minier a rendu un avis défavorable aux quatre demandes d’exportation de minerai à basse teneur vers la Chine. Bien que n’ayant qu’un caractère consultatif, cet avis sera sans aucun doute suivi par le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie. Conformément aux dispositions du schéma de mise en valeur des richesses minières adopté en 2009 (Partie III, Chapitre 4), le-dit comité semble fondé à rejeter les demandes formulées par la SLN et plusieurs petits mineurs et à reconduire les contrats existants avec les clients traditionnels. Toutefois, bien que s’appuyant sur les principes autour desquels doivent effectivement s’appliquer les exportations de minerai, les raisons sont éminemment politiques. D’ailleurs, le grand public ne s’y trompe pas. D’un côté il y a les petits mineurs et la SLN avec le soutien affirmé des républicains du Sud, et de l’autre, la SMSP soutenue par les indépendantistes du Nord. Ayant été porté à la présidence du gouvernement par ces derniers, Calédonie Ensemble milite naturellement en faveur de l’arrêt des exportations de minerai, à l’exception de celui qui destiné à la Corée. Mais le président du gouvernement peut-il pour autant fermer les portes restées entre-ouvertes sur le marché chinois?  Assurément non car derrière les limites de la réglementation applicable et l’exacerbation des rivalités politiques se cachent non seulement les conséquences dommageables de la crise minière mais aussi la défense des intérêts particuliers des opérateurs, au premier rang desquels les deux partenaires de l’usine du Nord, Glencore et SMSP. A la « stratégie pays » mise en exergue par le gouvernement, s’oppose en effet les intérêts divergents des actionnaires de Koniambo Nickel.
L’ouverture vers le marché chinois. Le schéma de mise en valeur des richesses minières a tenu à pérenniser les exportations de minerais bruts vers les clients traditionnels que sont le Japon pour les garniérites et l’Australie pour les latérites. Le principe autour duquel s’articulent ces exportations s’impose donc aux exportateurs tout comme aux collectivités publiques. Mais sur le fond, le problème n’est pas vraiment de savoir s’il faut ou pas exporter du petit minerai en Chine. Du Nord au Sud, chacun des opérateurs, chacune des provinces, en rêve. D’ailleurs, quelques années avant l’adoption du schéma minier encadrant les exportations de minerai, et ponctuellement après, la SMSP avait elle-même exporté en Chine plus d’un million de tonnes humides de minerai garniéritique à basses teneurs. A l’époque, la conjoncture était bien différente. Il s’agissait de faire un « coup de fric » en période haussière, plutôt que de tenter de sauver les meubles en pleine déprime. Plus tard, lorsque la SMSP avait annoncé son projet avec Jinchuan, et insisté sur le fait que l’on ne pouvait pas se couper d’un marché représentant la moitié de la production mondiale de nickel, quasiment tous les autres opérateurs avaient crié au scandale, prétextant qu’il ne fallait surtout pas exporter vers les « pays à bas coût ». Aujourd’hui ce sont les mêmes opérateurs qui, au prétexte de vouloir diversifier les clients, veulent absolument exporter en Chine, tandis que la SMSP s’y oppose catégoriquement en disant que vendre à la Chine serait lui donner les moyens de contrôler les prix. En fait, la véritable question n’est pas de savoir s’il faut exporter vers la Chine, mais bien de déterminer qui sera autorisé à déroger au principe posé par le schéma, sur la base de quelle doctrine, sous quelle forme et dans quelles conditions. Eminemment politique disais-je. Dans son communiqué de presse, Calédonie Ensemble semble vouloir prématurément tracer la feuille de route du gouvernement en précisant que l’arrêt des exportations de minerais bruts (qui irait à l’encontre du schéma), ne peut être engagé que progressivement pour deux raisons : « certains minerais ne peuvent à ce jour être valorisés dans aucune des usines on shore ou offshore du pays » et « les industriels et les exploitants miniers doivent prendre le temps de la construction de ce nouveau modèle économique ». On ne pourrait être plus clair. Comme dirait Jacques Derrida, « tout est dans le texte » !
Le conflit larvé entre les partenaires du Nord. Glencore et SMSP ne partagent pas du tout les mêmes avis sur la question de l’exportation du minerai vers la Chine, loin s’en faut. Déjà l’état-major d’Xstrata Nickel considérait que le projet avec le chinois Jinchuan contrevenait à l’accord de partenariat que Falconbridge avait signé avec la SMSP. Aussi, l’annonce du Memorandum of Understanding, puis du Memorandum of Agreement, eut pour effet de crisper les relations déjà tendues entre les deux partenaires. Reprenant les rennes, Glencore adopta une attitude bien différente. Au lieu de brandir la menace d’une voie de recours, sa représentation locale montra tout simplement le chemin de l’Empire du milieu aux petits mineurs calédoniens en désaccords avec la SMSP, au rang desquels la société MKM. Non seulement Glencore approvisionne en minerai provenant des Philippines l’usine australienne de Yabulu, mais comme pour les produits en provenance de son usine Murrin-Murrin, le négociant international vend en Chine l’oxyde de nickel et le carbonate de cobalt que l’usine de Queensland Nickel produit. Il est donc tout à fait logique que la multinationale ait proposé aux petits mineurs calédoniens de diversifier leurs exportations et de vendre leurs minerais de basse teneur en Chine. Sauf que cette proposition commerciale va aujourd’hui à l’encontre des intérêts et des projets de la SMSP. Si en effet la stratégie de cette dernière est de mettre en avant l’obtention par « le pays » de 51% du capital social des co-entreprises qu’elle propose, la pratique consiste en fait à monnayer auprès de multinationales étrangères la ressource obtenue au travers de revendications menées sur le terrain politique. L’apport en nature représentant 49% de la ressource minière dans le projet coréen avait en effet dégagé 70 millions de dollars au profit de la SMSP. Celui envisagé avec Jinchuan pourrait selon la SMSP rapporter 93 millions de dollars. Aussi, si le type de minerai dont il est question dans les demandes d’autorisation est d’une teneur trop basse (garniérites) ou de nature différente (latérites) pour qu’il soit traité par l’usine de POSCO, en revanche il pourrait l’être dans une usine offshore construite en Chine par Jinchuan.
L’archétype du problème insoluble. Dire qu’il faut exporter le petit minerai parce qu’il ne peut pas être traité localement, renvoie bien sûr à l’incapacité notoire de la Nouvelle-Calédonie à traiter des teneurs qui sont internationalement reconnues comme étant relativement élevées. Exporter du minerai d’une teneur trop faible pour être traité localement, c’est justement ce que SMSP fait en Corée. Mais dire que cette dernière ramène au pays 51% de la rente métallurgique est une hérésie qu’il est facile à démontrer. Le schéma stratégique industriel était censé apporter des réponses à ces interrogations ainsi que des vérifications à ces allégations. Il se devait de présenter une vision réellement partagée et cohérente de l’avenir à long terme de la richesse que constitue le nickel en Nouvelle-Calédonie. Pour cela, il se devait de constituer une plateforme de discussions d’où devait émerger une politique industrielle maîtrisée au profit du territoire. Or il divisa au lieu de rassembler les décideurs politiques locaux pourtant invités à réfléchir et à agir de façon pragmatique sur des sujets bien trop importants pour sombrer dans le dénigrement et les caricatures. Etait-il vraiment si difficile pour eux de fonder l’analyse des voies de valorisation de la ressource sur au moins deux critères économiques que sont (1) la rentabilité des différentes filières mises en place, laquelle peut être obtenue en comparant les retombées en Nouvelle-Calédonie des entreprises à la tonne produite, puis de mesurer (2) le résultat marginal du capital naturel en pondérant ce retour de valeur ajoutée par la teneur en nickel utilisée et concomitamment empruntée aux générations futures? Bien sûr que non, mais de part et d’autre, la quête du pouvoir politique a fini par faire du nickel un symbole empreint de nationalisme et de démagogie. Pour calmer les esprits un travail de concertation aurait depuis été engagé dans le cadre restreint du groupe des présidents. Mais que ressort-il de ce cérémonial chinois des présidents? Qu’en ressort-il si ce n’est que, face à la chute du prix des métaux, chacun des opérateurs se doit de continuer à agir dans son périmètre d’actions afin d’assurer sa propre survie. Pourtant, les politiques ne peuvent s’empêcher de ramèner systématiquement la question de la compétitivité à la prise de participation majoritaire du capital des entités locales, alors qu’ils devraient savoir que cette dernière ne résume certainement pas une politique industrielle maitrisée. Aussi, avec les difficultés rencontrées par le secteur, il ne faudra pas s’étonner de voir les rouleurs et contracteurs durement impactés par la crise minière renvoyer les décideurs calédoniens à leur incapacité de compréhension et de dialogue.

 

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