Bénédiction de la matière grise

glencore_congoLe marché du nickel est d’une extrême instabilité et d’une apparente complexité. Les prix sont en effet actuellement bas et les stocks au London Metal Exchange de Londres sont particulièrement élevés, jusque-là rien d’anormal. Pourtant cette situation se produit alors que l’interdiction d’exportation de minerai imposée par Djakarta est bien réelle. Pour autant, en dépit de cet anachronisme on continue à construire des usines dont les coûts sont astronomiques et généralement mal maîtrisés. Cela ajoute naturellement à l’instabilité du marché et engendre une surproduction de la part des mêmes opérateurs qui ont beaucoup investis et espèrent pouvoir rentabiliser leurs financements par une reprise de la conjoncture et une production soutenue. La première question se pose donc en ces termes : les producteurs, au premier rang desquels ceux de Nouvelle-Calédonie, auraient-ils fondés trop d’espoir sur « leur nickel » ? Au-delà des postures idéologiques bien connues des exécutifs des provinces Nord et Sud sur les prétendus leviers stratégiques que constitueraient le contrôle de l’or vert « pour le pays », une autre question se pose en des termes plus laconiques: la malédiction de la ressource ne serait-elle pas plutôt une nouvelle forme de dépendance financière qui s’appliquerait à la Nouvelle-Calédonie comme elle s’applique en Papouasie Nouvelle-Guinée ? La première question est assurément d’ordre économique et fait jouer la loi de l’offre et de la demande, tandis que la seconde dépasse l’entendement pour venir se nicher dans les arcanes de la politique.
Le fer a dix sous, c’est pas cher. Avons-nous fondé trop d’espoir dans le nickel ? Pour répondre à cette première interrogation, il faut faire un petit retour en arrière. Depuis le début de l’année 2007 qui a vu culminer le cours du nickel à près de 23 dollars la livre, la Chine a bouleversé les fondamentaux du marché et de son industrie à l’échelle planétaire. Le développement de la fonte de nickel (Nickel Pig Iron) destinée à la production d’acier inoxydable de son marché domestique, a eu pour conséquence on le sait, de tirer les prix vers le bas. Le moyen de cette stratégie passant par la réduction des coûts de production de son industrie était d’intégrer la filière, de la fusion du minerai à la fabrication des aciers inoxydables. Cette intégration verticale s’est faite en parallèle d’une baisse du prix de la ressource par l’utilisation du minerai de nickel provenant principalement d’Indonésie, pays détenant une ressource importante de minerai d’une teneur trop faible pour être entièrement exploitée par les autres techniques conventionnelles. Ainsi l’achat de basses teneurs pour la fabrication de fonte a permis aux fondeurs chinois d’acheter le nickel moins cher tout en ne payant pas le fer, ni l’eau ferrugineuse. Il ne s’agissait donc pas de « l’irruption du ferronickel chinois » comme l’indique Didier Julienne à son ami et commanditaire calédonien, mais bien d’un changement paradigmatique dans un rapport de cause à effet entre le procédé de fabrication et la teneur non encore valorisable, un nouveau modèle économique qui a permis à la Chine de contourner les acteurs du marché tout en réduisant la part de marché des ferronickels issues du traitement des hautes teneurs.
Pour faire des affaires, encore faut-il savoir les faire. Le résultat de cette stratégie est édifiant, puisqu’à la malédiction de la ressource, les chinois ont opposé la bénédiction de la matière grise. Il y a dix ans, en effet, la Chine était un petit joueur, mais non sans prétention, dans le monde du nickel. Elle ne disposait que d’une ressource en nickel sulfuré très limitée découverte à mille mètres sous terre dans la province éloignée de Jinchuan. Malgré ce handicap, elle s’est hissée en moins de dix ans au premier rang mondial des producteurs. En effet, selon les données de l’International Nickel Study Group, sur 2 millions de tonnes de nickel raffiné produit par an dans le monde, la Chine représente le premier producteur mondial de métal, loin devant la Russie et le Japon. En revanche, en dépit d’investissements colossaux et d’une volonté affichée de contrôler « sa ressource », la Nouvelle-Calédonie reste un petit acteur surendetté représentant 2% de part de marché. Ainsi, au cours des dix dernières années, la Chine a opéré un changement graduel de sa dépendance vers l’autosuffisance de la production métallurgique, alors que le territoire à fait l’objet d’une financiarisation de sa ressource – ce qui répond en partie à la seconde interrogation. Cela ne veut pas dire que l’Empire du milieu n’importe plus de minerai, bien au contraire ! Depuis l’année dernière, les importations de minerai de nickel proviennent principalement des Philippines pour le minerai oxydé et de la Russie pour le métal provenant de minerai sulfuré. La première provenance s’est naturellement accrue depuis l’interdiction d’exportation décrétée par l’Indonésie, tandis que la seconde est la conséquence directe des mesures économiques prises par l’Europe à l’encontre de Moscou. Suite à l’embargo indonésien, la plupart des analystes prévoyaient une remontée des cours, entre 8 et 12 dollars la livre à l’horizon 2015 selon les sources. De même, dans ses recherches de financement, on se souvient que la Minière du Nord indiquait elle aussi dans ses projections financières un cours moyen de 12 dollars avec un minium de 9. L’intarissable Jim Lennon de Macquarie Commodities Research précisait en avril 2014, trois mois après la mise en place de l’embargo, que le marché irait d’un surplus à une carence : « les stocks diminueraient rapidement en 2014/5 » et par conséquent « les prix du nickel augmenteraient ».[1] Or, l’arrêt des exportations de minerai en provenance d’Indonésie a vu effectivement le cours du nickel passer de 6 à 9 dollars la livre – pour revenir à son cours initial douze mois plus tard. Aujourd’hui, malgré ces projections optimistes, ce dernier fluctue désormais entre 5 et 6 dollars et on assiste effectivement à un ralentissement de la demande des aciéristes chinois. Pourtant, au cours des six derniers mois, les importations nettes de nickel métal ont pratiquement doublé, alors que sur la même période, les importations de minerai sont en baisse par rapport à l’année passée. Cela signifie (1) qu’avec un stock au LME de 450 000 tonnes assurant une consommation globale de trois mois, d’une part, et (2) un cours du nickel au-dessous d’un certain niveau, disons 6 dollars la livre, ce qui correspond à peu près au seuil de rentabilité le plus bas des unités traditionnelles, d’autre part, les producteurs chinois de fonte de nickel réduisent la voilure à cause de leurs coûts de production trop élevés tout en reconstituant leurs stocks. Les aciéristes chinois préfèrent alors privilégier l’importation de métal extérieur, forçant ainsi les opérateurs étrangers à produire au-dessous de leurs seuils de rentabilité. Déjà, fin 2013, la moitié de ces opérateurs étaient contraints de produire au-dessous de leurs coûts complets (total cash basis). Comment peut-on alors expliquer les erreurs d’appréciation de « nos stratèges » ?
Tempérance et expertise sont effectivement de mise. Le nickel est tellement présent dans l’agora calédonien, que nous finissons par penser que nous sommes la seule partie consciente de cette richesse. Sans doute est-il légitime de penser que nous devons contrôler «notre» matière première. Mais du point de vue idéologique, admettons que les mécanismes du nationalisme de la ressource sont bien plus pernicieux que la loi de l’offre et de la demande. Avouons d’abord que la sacrosainte Doctrine Nickel basée sur une participation majoritaire comme vecteur du contrôle de la richesse naturelle n’aurait qu’une influence très limitée sur le marché international, car la Nouvelle-Calédonie représente finalement bien peu de chose sur l’échiquier mondial. Avouons que parler comme le fait Didier Julienne, de développer au cœur de cette Doctrine Nickel un « marketing offensif », est tout simplement ignorer le fait que la commercialisation du métal calédonien est contractuellement de la compétence exclusive des multinationales étrangères ou considérée comme telle: Vale, Glencore et Eramet. Ecrire, comme le fait l’anonyme Caton sur le blog Caledosphere, « qu’à nos portes les exemples pullulent de ces peuples miséreux, habitants de pays aux sous-sols alibabesques », est bien sûr irréfutable. Dire que « nos cagous ont touché du doigt la triste réalité d’une population dont les ressources naturelles exploitées par les multinationales australiennes ou chinoises » est fort possible.[2] Mais vouloir absolument faire croire que cette malédiction de la ressource provient du fait que la Papouasie Nouvelle-Guinée ne dispose pas de participations majoritaires dans les sociétés minières exploitant ses ressources fait fi de la réalité économique et des contraintes financières propres aux grands projets. Comment oublier que la mine géante de cuivre et d’or Ok Tedi qui appartenait à BHP Billiton est depuis 2002 entièrement détenue par la Papouasie Nouvelle-Guinée, PNG Sustainable Development Fund pour 63% et le gouvernement central pour 37% ? Bien sûr, la valeur du capital social de l’entreprise est sans commune mesure avec le poids des investissements nécessaires, et donc des financements apportés pour le développement des infrastructures minières et métallurgiques. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre connaissance du montant du capital social de la co-entreprise KNS tout aussi fièrement détenu à 51% par la SMSP, pour se rendre compte qu’il est dérisoire par rapport au coût effectif du projet de l’usine du Nord qui devrait approcher les 900 milliards de francs. Ce qui veut dire qu’au-delà de cette participation majoritaire au capital, laquelle symbolise le « contrôle du projet » par le pays apportant la ressource, les 51% de la construction ne peuvent pas être financés par le tigre de papier qu’est l’actionnaire local. Aussi, bien que minoritaire, le partenaire industriel bénéficiera, grâce à sa surface financière, de la sur-rémunération du financement qu’il aura fait pour le compte de son partenaire. Elémentaire mon cher Whatson! Pour ce qui est du capital de la SLN, le fait que les provinces soient majoritaires au capital social n’apporte rien de substantiel au véritable défit économique qu’est celui de sa compétitivité et donc de ses performances dans un marché saturé par les nouvelles unités de production. Les usines calédoniennes, faut-il le rappeler, évoluent dans un marché international extrêmement compétitif, aujourd’hui saturé par la surproduction savamment orchestrée par la Chine qui consomme 51% de la production mondiale. Eu égard aux montants à engager, il est parfaitement clair que, ni le territoire, ni les provinces, ne disposent de la surface financière pour financer plus de la moitié de tels investissements. D’ailleurs, ce n’est pas le rôle des collectivités publiques. A ce propos, la prétendue « tempérance et expertise » de celui qui s’est vu fermer les portes du conseil d’administration d’Eramet par l’assemblée générale des actionnaires contraste avec le « krach libérateur » qu’il appelle de ses vœux.[3]
Stratégies d’alliance. Bien sûr, le territoire est censé disposer de ressources conséquentes, mais encore faut-il comprendre que seule la surface financière et le savoir-faire industriel des multinationales permettent hélas de valoriser cette ressource potentielle. Le cas de la Papouasie Nouvelle-Guinée est d’ailleurs intéressant à plus d’un titre. En 1963, la banque mondiale recommandait la mise en place d’une politique économique et monétaire basée sur le développement à l’export de l’agriculture de subsistance. Cela devait permettre, selon le rapport Faber, de renforcer la cohésion sociale de deux colonies distinctes (Papouasie et Nouvelle-Guinée) alors peuplées de plusieurs millions d’habitants parmi les plus hétérogènes au monde, parlant différentes langues. L’orientation semblait évidente puisque l’agriculture est le principal moyen de subsistance pour 85% de la population. Mais l’exportation de produits agricoles se fait dans un marché également mondialisé, lequel est contrôlé par les multinationales. Même avec la création d’une banque centrale en novembre 1973, la Papouasie Nouvelle-Guinée n’a pas pu disposer des moyens qui lui auraient permis de contrôler les prix de ses exportations et encore moins de stabiliser sa devise. Aussi, c’est le développement de projets miniers de classe mondiale, tels que celui de Rio Tinto à Bougainville ou de BHP Billiton à Ok Tedi, qui permit d’entrevoir la possibilité d’une indépendance exigée par l’Assemblée générale des Nations Unies. Pour ce faire, ceux qui furent en charge de gérer dès septembre 1975 le nouvel appareil d’Etat dit souverain bénéficièrent du soutien actif de Canberra et des retombées fiscales des sociétés minières étrangères. Comme la Nouvelle-Calédonie avec ses mythiques 51%, la Papouasie Nouvelle-Guinée avait elle aussi élaboré sa Doctrine pour rassurer l’opinion publique, le funèbre Eight Points Improvement Plan. Comme en Nouvelle-Calédonie, malgré l’ampleur de ses ressources naturelles la Papouasie Nouvelle-Guinée dépend encore aujourd’hui des aides de l’Etat providence et des biens de consommation provenant de l’extérieur. Comme en Nouvelle-Calédonie, ceux qui sécurisèrent des participations nationales dans les projets miniers servirent d’abord les intérêts des multinationales consolidant en retour leurs pouvoirs politiques.[4]
[1] Jim Lennon, The nickel market outlook: from over-supply to shortage, Macquarie Research, April 2014.
[2] Caton, La Papouasie et les 51%, Blog Caledosphere, 22 juillet 2015.
[3] Didier Julienne, Nickel : le diable est en Nouvelle-Calédonie, Blog LesEchos.fr, 25 juillet 2015
[4] Dominique Nacci, Australian Anti Colonialism…, Playground, 2000 (voir chapitre 2 pour une analyse détaillée, bien que commençant à dater, du simulacre de décolonisation de la Papouasie Nouvelle-Guinée).
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