Du respect des accords ?

manif_udnQu’il nous soit permis de nous indigner, mais plus pour les mêmes raisons! En effet, si l’on se réfère aux propos du président de la SLN interrogé par Alain Jeannin, pour parer aux difficultés faisant suite aux problèmes techniques qu’ils rencontrent, Glencore et son partenaire envisageraient d’exporter du minerai du Koniambo. La destination pour les garniérites sera bien évidemment la Corée. Or dans son préambule, le protocole de Bercy, qui régissait les conditions et le processus d’échange des massifs de Poum et Koniambo, stipule « que dans tous les cas de figure, l’allocation des ressources néo-calédoniennes en minerais garniéritiques et latéritiques soit orientée dans un sens privilégiant la création de la valeur ajoutée sur le territoire de la Nouvelle-Calédonie à l’horizon le plus rapproché possible ». Outre le fait que cet horizon rapproché est maintenant quasiment majeur et vacciné (17 ans et 5 mois), il faut rappeler que le but du protocole et de son avenant était de poser les intérêts bien compris de chacune des parties, notamment sur l’utilisation de la ressource. « Le minerai extrait du Koniambo sera utilisé exclusivement pour un traitement en Nouvelle-Calédonie ».
Pas plus tard que la semaine dernière, dans une lettre adressée au quotidien publiant la bonne parole aux fidèles, le PDG de la SMSP disait également avoir révélé au monde des croyants un nouvel accord de prix applicable au minerai de nickel, accord qui serait intervenu, par le fait du Saint Esprit, en réponse à celui qui venait d’être conclu entre les petits mineurs et les fondeurs japonais. Miracle ou oracle? Le minerai exporté vers la Corée serait désormais vendu au prix standard du marché, donc au même prix que celui vendu au japon. Une telle révélation, qui n’engage que ceux qui les croient, et encore, a au moins le mérite de reconnaître implicitement l’existence du péché originel, à savoir le déséquilibre structurel d’un partenariat offshore qu’il convient sans cesse de combler par les manifestations incantatoires d’un monothéisme inavoué. En effet, selon les accords commerciaux conclus en 2006, la valeur pivot du minerai exporté vers la Corée est bel et bien de 2,3%. Mais pour justifier l’absence de certains détails de construction de prix, l’Opus Dei de la SMSP invoque le sceau de la confidentialité. Les voix du Seigneur sont impénétrables et les camarades du goupillon peu curieux! « Bien naïve », dit-elle, « serait la société minière ou métallurgique qui se livrerait à dévoiler ces informations contractuelles et confidentielles ». Or les informations portant sur le calcul de prix du minerai de nickel exporté n’ont rien de confidentiel, ou en tout cas ne devraient pas l’être, surtout dans un pays qui se veut un modèle de décolonisation et voue aux gémonies les « grands prédateurs ». Il s’applique en effet à une ressource naturelle du pays dont l’exploitation et le négoce sont réglementés par les codes miniers et les règles du commerce extérieur édictés par le territoire. « Encore faudrait-il d’ailleurs que le lecteur, même averti, en comprenne le sens et les formules », rétorque la SMSP. Sans doute les prélats du nickel ont-ils fini par oublier que les sociétés qu’ils dirigent sont concessionnaires et non propriétaires du sol qu’elles exploitent et de la terre qu’ils vendent, car pour le lecteur, averti ou pas, le problème n’est pas tant la complexité de la formule que l’opacité des accords commerciaux.
Au bout du compte, qu’obtient le mineur après avoir chargé le minerai au bord de mer? Question fort intéressante nous dit le quotidien. Apparemment, la démonstration de l’entrée dans la métallurgie apporterait clairement une réponse « sonnante et trébuchante ». Dixit « le mineur continue à vendre son minerai, mais à une unité métallurgique dont il est majoritaire et qui lui restitue sous forme de dividendes la valeur ajoutée produite grâce à la transformation du minerai en métal ». Or la réponse n’est hélas pas aussi limpide que les prophètes de l’or vert veulent bien le faire croire puisque la participation majoritaire dans l’unité métallurgique n’est qu’un faux-semblant permettant de dissimuler derrière le nationalisme de la ressource la mainmise effective du partenaire industriel sécurisant les financements, la production du métal et ses débouchés commerciaux. Si comme l’affirme le courrier de la SMSP, « la marge sur le minerai est bien peu de chose en comparaison de la rente métallurgique » issue de son traitement, le fait de détenir 51% du capital de l’unité de transformation ne signifie pas pour autant que ce profit revient (ou reste) en Nouvelle-Calédonie et que de surcroît il servira à alimenter un fonds souverain pour les générations futures. Loin de là et des génuflexions obliques de la politique, la réalité est effectivement bien plus trébuchante que carillonnante. Il suffit d’aller sur et autour des centres miniers pour se rendre compte du passif environnemental et des limites des retombées économiques de la mine. Par contre, du fait du déséquilibre structurel du partenariat, la majorité des profits dégagés par l’usine coréenne est réinvestie au pays du matin calme, dans des unités de production et installations coréennes, soumis au droit coréen, tandis que les dividendes versés en Nouvelle-Calédonie couvrent à peine les pertes générées par la mine. Où est donc le partenariat gagnant-gagnant? Pour en avoir le cœur net, est-il besoin de s’en remettre à la parole sacrée et à l’exhortation apostolique de la Doctrine Nickel ? Il suffit (tout simplement) de consulter les bilans et comptes de résultat de la société minière qui cumule les pertes et de la société holding censée percevoir les dividendes de la rente métallurgique.
Dans son acceptation minimale, il conviendra alors d’admettre que la volonté de participation majoritaire au capital d’une entreprise minière n’est qu’un moyen de concevoir plus commodément le contrôle et l’exploitation des matières premières. En revanche, au sens large du terme, cette acceptation prend la forme idéologique d’une croyance dogmatique masquant la malédiction de la ressource. Dans tout projet industriel d’une telle envergure, il faut en effet savoir inciter les uns, ceux qui pour différentes raisons ne croient pas aux projets, sans blesser et frustrer les autres, ceux parmi les laissés pour compte qui n’ont sans doute pas d’autre choix que d’y croire. In fine, il conviendra de reconnaître qu’autant les hommes auront douté de la possibilité d’une usine dans Nord, puis en Corée, autant ils n’auront pas su limiter leurs espoirs en prenant la perception des 51% de la rente métallurgique pour argent comptant. Aussi, aujourd’hui, face aux difficultés rencontrées et pressenties, une nouvelle homélie faisant fi des accords point à l’horizon. Mais au bout du compte, que sera-t-il alors advenu de la participation majoritaire et du développement durable pour les générations futures ? Plus concrètement, qu’adviendra-t-il des dividendes de la rente métallurgique qui est censée alimenter le fonds souverain? A qui seront-ils versés ? Pas à la Nouvelle-Calédonie bien évidemment car le jour ou KNS générera des cashflows ils serviront prioritairement à rémunérer Glencore qui aura assumé les risques en finançant la quasi-totalité du projet. Le jour où NMC ne pourra plus fournir la Corée, ce sera bien évidemment la fin de l’idylle offshore. Les contrats commerciaux seront résiliés, et avec eux disparaîtra l’affichage de la sacrosainte co-entreprise et la profession de foi des porteurs de projet. Pour faire tourner ses unités de production, POSCO ira se fournir ailleurs, sans doute aux Philippines, et la SMSP récupérera ses vieilles mines à réhabiliter. Mais avec quoi au fait? Avec ce que devrait lui rapporter la cession inéluctable de la moitié des actifs métallurgiques inscrits au bilan de la SNNC? Face aux générations futures, il faudra alors que les administrateurs qui continuent à réduire la terre en solitude fassent amende honorable et assument leurs pleines et entières responsabilités. Pour l’heure, malgré le prosélytisme de la Doctrine Nickel, le culte de la participation majoritaire, la liturgie de la parole limpide et rassurante sur le prix « standard du marché » et la « rente métallurgique », la mine continue inexorablement à produire tout en perdant de l’argent, tandis que les dividendes de la transformation du minerai en métal se font désirer. Sans doute est-il nécessaire d’améliorer la qualité de la prédication, de respecter la parole donnée et de faire preuve de transparence, pour continuer à montrer le chemin aux fidèles.
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