50,1% pour quoi faire?

L1020348Contrairement à une idée répandue parmi les partisans de la prise de majorité au sein de la Société Le Nickel-SLN (SLN), le passage de 34% à 50,1% des actions de la Nouvelle-Calédonie par le biais de l’option d’échange avec celles détenues dans le capital de sa maison mère ERAMET, n’est pas inscrit dans le marbre. L’accord de Nouméa de 1998 stipule bien que lorsque l’Etat détient directement ou indirectement la maîtrise totale ou partielle des outils de développement, la Nouvelle-Calédonie le remplacera selon les modalités et des calendriers à définir. Mais l’accord signé deux ans plus tard, le 17 juillet 2000, sur l’entrée d’intérêts publics du territoire dans le capital d’ERAMET et SLN, n’a pas explicitement prévu la montée au capital à hauteur de 50,1%. Ces actions sont donc hors mécanisme d’échange et ne sauraient être cessibles à dires d’expert sans l’accord express d’ERAMET, lequel ne voit aucun intérêt à créer un précédent et devenir minoritaire au sein de ses filiales à l’étranger, notamment au Gabon. Aussi, l’accord du 17 juillet 2000 précise que toute opération sur le capital d’ERAMET doit s’effectuer dans les conditions respectant les intérêts patrimoniaux des actionnaires actuels, donc hors Société Territoriale Calédonienne de Participations Industrielles (STCPI). D’ailleurs, le pacte d’actionnaires signé le 12 septembre 2000 par Yves Rambaud pour ERAMET, Patrick André pour SLN et Raphaël Pidjot pour la STCPI, précise bien les conditions de cession des 421 474 actions correspondant à 4% du capital et des droits de vote de SLN, mais rien sur la cession complète des actions restant détenues dans ERAMET afin de procurer en échange la majorité du capital de la SLN à la STCPI.
Le risque d’une OPA sur ERAMET. A la suite de l’accord du 10 février 1999 et de la réalisation de l’opération de rapprochement entre ERAMET et la société SIMA, la participation de l’actionnaire public dans ERAMET est devenue minoritaire. Conduite par Yves Rambaud, cette restructuration et stabilisation de l’actionnariat a depuis résisté aux éventuelles offres publiques d’achat venant de l’extérieur tout comme aux demandes présentes de nationalisation. En ce sens, le contexte et l’histoire d’Arcelor ou de Pechiney est différent. Mais depuis l’entrée de la Nouvelle-Calédonie dans le capital d’ERAMET et celui de sa filiale, les calédoniens sont régulièrement mis en garde contre le risque et la possibilité d’une offre publique d’achat par une multinationale étrangère sur les quelques 37% du capital détenu par le concert Sorame et CEIR. La prise de contrôle d’ERAMET par une société étrangère aurait bien entendu pour conséquence de faire perdre au profit d’un groupe international le contrôle de plus de la moitié de la surface minière concédée du territoire. Mais l’épreuve du temps a démontré que la présence d’actionnaires privés au sein d’ERAMET ne fragilise pas pour autant le groupe. La famille Duval et l’Etat au travers d’Areva puis du Fonds stratégique d’investissement sont en effet tenus par un pacte d’actionnaires prévoyant un droit de premier refus sur toute cession d’actions. D’ailleurs, si la famille Duval avait été disposée à vendre, on peut être à peu près certain que si l’actionnaire public n’avait pas fait jouer son droit de préemption, des entrepreneurs et politiques calédoniens disposés à monnayer la ressource auraient trouvé les appuis financiers nécessaires en Asie pour acquérir ces actions.
L’inefficacité de la STCPI. Constituée pour prendre une participation de 30% dans le capital de SLN et 5,1% dans celui d’ERAMET, avec une levée d’option d’achat de 4% du capital de SLN par le biais de l’échange, la STCPI a pour vocation de participer au développement économique des provinces. De ce point de vue, il est parfaitement clair que la montée à hauteur de 50,1% du capital de cette dernière par le biais de l’échange d’actions augmenterait sensiblement les dividendes distribués sur le territoire. Entre 2012 et 2013 le manque à gagner a en effet dépassé les 14 milliards de francs, ERAMET ayant ponctionné un peu plus de 50 des 89,4 milliards de francs de dividendes distribués par la SLN. Pour autant, une telle distribution n’est envisageable que si la SLN est en mesure de générer des bénéfices distribuables. Cela implique que la STCPI dépasse l’univers douillet de la perception de dividendes ainsi que le cadre dispendieux de la participation financière au développement économique des provinces pour justement influer sur les décisions stratégiques de l’entreprise, seule productrice de richesse. La question qu’il faut donc se poser est de savoir si la prise de contrôle de la majorité du capital par la STCPI augmenterait la compétitivité de la SLN ? Si en effet la montée au capital de la STCPI à hauteur de 50,1% se résume à une question de distribution de dividendes supplémentaires alors les vieux jours de la SLN sont comptés. Bien que disposant d’une minorité de blocage, la STCPI a en effet démontré son incapacité à jouer son rôle d’actionnaire. Qu’ils fussent ou pas indépendantistes, ce fut avec une volonté à peine voilée de s’assimiler à un système révolu par les accords politiques que les représentants locaux donnèrent leur consentement pour distribuer les dividendes au lieu d’investir dans la rénovation de l’outil de production. S’agit-il d’une complicité malveillante où d’une irresponsabilité désobligeante ? En tout cas ce fut à contre-courant de la volonté de contrôler et rénover les outils du développement économique que les provinces se partagèrent quelques 30 milliards de francs pour combler les pertes abyssales de leurs sociétés d’économie mixte. On peut se demander pour quelles raisons le passage de 34% à 50,1% ferait tout à coup de la STCPI un industriel au fait de la gestion d’une entreprise minière et métallurgique ?
Prise de contrôle du domaine minier de la SLN. L’intérêt pour la STCPI de prendre la majorité du capital de la SLN se résume donc à la prise de contrôle de son domaine minier. Mais pour quoi faire ? L’évolution du partenariat entre la SMSP et POSCO a démontré qu’utiliser ce domaine pour alimenter une filière offshore reviendrait à perdre progressivement le contrôle de ce patrimoine au profit d’industriels et actionnaires étrangers, car bien que minoritaires en capital ces derniers contrôlent effectivement les filières donc les co-entreprises calédoniennes. Bien évidement, l’usine fait d’énormes profits dépassant largement les pertes de la mine. Mais les coréens font en sorte que la plus grande partie de ces profits ne soit pas distribuée et serve a autofinancer les extensions, qui in fine leurs reviendront le jour ou la NMC ne pourra plus respecter ses engagements. Ceci devrait nous interpeller. D’une part, la plus grande partie des profits ne revient pas en Nouvelle-Caledonie. D’autre part, le jour où NMC ne pourra plus fournir le minerai, les installations industrielles construites à l’aide de ces profits reviendront à POSCO. Si la ressource minière provenant de la SLN a permis de monter un tel « projet pays » avec un partenaire étranger assurant les debouches, in fine les financements que ce dernier apporte lui permet de s’assurer du contrôle de cette ressource tout en développant ses propres installations. L’équilibre apparent de l’actionnariat sera ainsi maintenu tant que la Nouvelle-Calédonie sera en mesure d’approvisionner ces unités de production, tandis que la valeur ajoutée est non seulement produite à l’extérieur mais utilisée pour y développer l’industrie par l’extension des capacités de production. Paradoxalement, la prise de contrôle de la SLN par la STCPI pourrait tout aussi bien avoir pour conséquence, non point d’influer sur les choix stratégiques du territoire en matière industrielle, mais de vendre de plus en plus ouvertement son patrimoine minier aux grandes compagnies coréennes, chinoises et nippones. Elle ferait ainsi perdre à leur profit le contrôle de plus de la moitié de la surface minière concédée du territoire. Moralité : il faut se méfier des grands comme des petits prédateurs, des écarts du grand capitalisme comme des promesses du nationalisme sur le contrôle de la ressource et l’émancipation des peuples!

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