Cosa nostra

manif_ustkeMalgré l’envergure des partenariats qu’elle a élaborée et l’impératif moral et politique lié à ses projets industriels axés sur le rééquilibrage et l’affichage des 51%, la SMSP reste dans sa gestion des ressources financières et humaines une entreprise familiale appartenant à la collectivité publique, ce qui est pour le moins paradoxal et mène inéluctablement à des processus décisionnels courts et des dérives autoritaires. En cumulant les fonctions de président-directeur-général-gérant-administrateur-commissionnaire-actionnaire, son patron restreint les pouvoirs du conseil d’administration et se dispense d’avoir recours à un comité de direction pour mieux privilégier la relation unipersonnelle et les registres de l’affectif, du mercantilisme, du népotisme et du recours à la manière forte. Son mode de gouvernance autocratique cautionné par le président de la province Nord, donc les administrateurs, isole la prise de décision et fait courir des risques à l’entreprise. Il est un véritable frein à l’administration éclairée et transparente de la ressource publique car s’il peut paraître tout à fait souhaitable de développer une stratégie industrielle sur la base d’un contrôle majoritaire du capital des co-entreprises détentrices de la ressource minière, participations ne garantissant pas pour autant le contrôle des projets donc de cette dernière, il est en revanche hasardeux pour la collectivité publique de ne point exercer de contrôle sur la gestion d’une société à capitaux publics détenant ces participations.
Cavalerie industrielle et impasse financière. Ainsi en s’engageant pour une simple question de prestige personnel dans le financement de la construction de l’usine du Nord, en empruntant 38 milliards de francs alors qu’elle n’y était pas obligée et consentant ainsi un maximum de sûretés aux établissements financiers, la minière du Nord se priva de cette liberté qui lui aurait permis de voir venir et de consolider sa position au sein des partenariats en menant différentes actions sur le terrain, lesquelles auraient pu contraindre ses associés à revoir certaines de leurs positions hégémoniques. Mais grisée par le satisfecit autobiographique qu’est « Mystère Dang » – ouvrage où le protagoniste joue le rôle du gentil comme dans le théâtre grec antique tandis qu’il assure bien évidement l’intégralité des coûts et le contrôle du contenu – le patron de la SMSP s’est laissé prendre à son propre jeu. Comme me le fit remarquer bien plus tard l’un de ses proches, le problème n’est pas tant la réalisation du livre ou des films et multiples reportages le concernant, mais bien le fait qu’il finit par y croire au point de se penser exceptionnel. Séduit par le récit autobiographique entierement finance par ses soins, incapable de prendre du recul et finalement vitrifié dans ses hautes certitudes, il finit par oublier que sans les multinationales étrangères, et la ressource minière qu’il leur apporta au nom de la « décolonisation« , la SMSP serait encore plus insignifiante qu’elle ne l’est dans l’industrie du nickel. Mais suroxygéné par une quête de popularité grandissant à l’échelon du territoire et au-delà, il s’est ainsi laissé prendre au piège par la faible capacité d’endettement de la SMSP et la puissance financière des partenaires contrôlant l’avancement, la montée en puissance et les retours des « projets pays ».  La minière du Nord doit désormais rembourser ses emprunts, donc percevoir à tout prix des dividendes pour faire face ses échéances. Mais en attendant la pleine production de l’usine du Nord et l’hypothétique capacité nominale de celle de Gwangyang, en attendant les dividendes de ladite Doctrine Nickel, elle doit compter sur ceux tirés de « l’écrémage des mines« , c’est-à-dire sur les dividendes de la Société Le Nickel-SLN au travers de la STCPI via NORDIL. Plus encore, en s’engageant d’une manière aussi inconsidérée que futile sur une opération purement spéculative et d’un montant aussi important pour la SMSP, bien que dérisoire à l’échelle du projet de l’usine du Nord, elle se priva des financements nécessaires pour investir dans les outils de production de la Nickel Mining Company (NMC), laquelle filiale ne fut plus en mesure de délivrer la teneur en nickel demandée par le partenaire coréen faute de bloc modèle fiable et d’installations minières performantes. Eu égard à sa situation de trésorerie et aux sûretés qu’elle a consentie pour obtenir les prêts, la SMSP ne peut plus emprunter auprès des organismes de crédit et compte tenu du retard de l’usine du Nord et des faibles retours de l’usine de Gwangyang, elle se trouve dans une situation extrêmement difficile face aux échéances à venir.
Défaut d’investissements productifs. Après quatre années d’activité minière et d’approvisionnement à destination de la Corée, et malgré les mises en garde récurrentes de l’encadrement opérationnel, notamment celui alors présent au sein du comité technique, les fondements du partenariat gagnant-gagnant dont le président de la province Nord est aujourd’hui si fier, furent totalement bouleversés. Le patron dut annoncer à son encadrement opérationnel une perte exceptionnelle de 2,9 milliards de francs lors de la clôture de l’exercice 2012. Face aux cadres et techniciens de la mine, il ne put faire autrement que d’attribuer ce mauvais résultat, non aux volumes de manipulés primaires réalisés par les employés mais aux coûts de production et à la teneur en nickel trop faible pour constituer des produits d’exploitation capables de couvrir les charges. La perte de productivité de l’activité minière fut principalement due aux manques de moyens financiers consacrés à la géologie de production et donc aux retards pris dans les sondages et les analyses d’échantillons, ce qui ne permettait pas d’alimenter comme il se doit le bloc modèle pour les besoins de la pré-exploitation. A cela s’ajoute la vétusté des installations de triage et de concassage, le manque de moyens de prospection pour reconnaître et conserver les gisements, ou encore le faible taux de disponibilité des engins par manque de maintenance préventive et de pièces détachées. Non seulement NMC n’est plus en mesure d’assurer une géologie de production digne de ce nom et de sécuriser les financements nécessaires pour ses investissements, mais depuis 2012 elle est affectée dans sa gestion courante de trésorerie.
Recours au soutien financier des coréens. La seule solution de sauver la face de l’in excelsis président maintenant âgé de soixante dix neuf ans fut alors de confier la gestion opérationnelle de la co-entreprise calédonienne aux coréens qui apportaient en contrepartie le financement pour le matériel, les engins, les infrastructures et les besoins de trésorerie. Naturellement, afin de faire venir ces derniers et leurs sous-traitants, il dut tenir un autre langage, leur dire qu’ils étaient particulièrement efficaces et besogneux, donc attendus, tandis qu’à ses yeux les calédoniens avaient démontré qu’ils étaient finalement « bons à peaux ». Pour tenter de se justifier auprès du personnel calédonien, il dit que faire venir les coréens était le meilleur moyen pour eux de prendre conscience des difficultés de la mine. L’encadrement opérationnel fut bien évidemment au fait de ce double langage, de son attitude consistant à vouloir mystifier ses interlocuteurs et furent tous parfaitement conscients que faute de financement ils allaient être livrés aux mains des coréens. Aussi, début 2013, un responsable des ressources humaines de POSCO ayant vécu au Vietnam mais ne connaissant strictement rien à la mine, fut nommé vice-président de NMC. Ce dernier fut accompagné d’autres cadres administratifs coréens apportant un semblant d’organisation bureaucratique pas nécessairement transposable à la réalité du contexte et du terrain. Cette mutation déboucha bien entendu sur des constats connus de tous, mais peu de valeur ajoutée apportée à l’activité minière tant les coréens vivent reclus dans leur petite tour d’ivoire. Aussi, l’exercice clos en décembre 2013 dégagea une perte nette de 3,7 milliards de francs avec une forte détérioration de la trésorerie. POSCO dut injecter en urgence 7 millions de dollars que la filiale calédonienne ne put rembourser à date échue. Compte tenu de la détérioration de la trésorerie POSCO dut à nouveau faire une autre avance de 8 millions de dollars remboursable en avril 2015, tandis que malgré la remontée des cours l’exercice de 2014 laisse présager une perte de plus de 2 milliards de francs.
Transfert de responsabilité. La venue des coréens permit de sauver la société en charge de l’approvisionnement qui n’aurait alors plus été en mesure de payer les salaires et se serait retrouvée placée cette fois-ci sous le coup de la phase publique d’une procédure d’alerte. Elle permit surtout au patron de se défausser opportunément de ses propres responsabilités sur des personnes fidèles qui n’eurent finalement aucun véritable pourvoir de décision. C’est en effet en pleine conscience et sans aucun état d’âme, loin, très loin  de la touchante humilité et précieuse humanité du personnage de fiction auquel il aime s’identifier, qu’il désavoua son encadrement calédonien, les mêmes qui formèrent pourtant le noyau dur dans le développement des projets qui firent sa fierté et qui valurent sa popularité d’entrepreneur. Il demanda en effet aux coréens de venir en Nouvelle-Calédonie afin de renflouer la filière, en échange de quoi ces derniers demandèrent d’avoir les mains libres. C’est ainsi en pleine conscience qu’il voulut prendre une revanche toute personnelle en mettant en avant la soi-disant efficacité asiatique. Assurément, l’homme est bien trop habitué à tirer la couverture à lui pour accepter d’assumer ses propres erreurs et les conséquences de sa mauvaise gestion financière. Aussi, il préféra commettre l’inénarrable pour tenter de sauver la face, celle d’une Doctrine Nickel qui n’ose dire son nom, celle d’une stratégie qui a vocation à servir de courroie de transmission à une financiarisation de la ressource acculée au camouflage, celle d’une facétie idéologique qui se pare du masque des 51%, celle d’un personnage de fiction qu’il finit par prendre pour un idéal, celle d’une « promesse tenue » que « l’homme providentiel» s’inventa. C’est ainsi en pleine conscience et au mépris de cet impératif moral, celui d’une société pour laquelle des hommes et des femmes de terrain se sont battus pour l’accès à la ressource, celui d’une société pays voulant se placer au cœur du rééquilibrage, de l’émancipation et la dignité des peuples, qu’il laissa le soin à l’USTKE de confectionner et dérouler sur le parking de l’immeuble Carcopino une banderole avec les noms des cadres qui osèrent questionner sa stratégie consistant à faire venir les coréens en Nouvelle-Calédonie.
Recours à la manière forte. Le service d’ordre de l’entreprise est assuré par le représentant extérieur du syndicat majoritaire qui se trouve être à la fois le représentant multicartes des préceptes anticoloniaux et le porte-parole de la lutte des classes, le capitaine de la brigade d’intervention, le mentor du directeur des ressources humaines et, en contrepartie des services rendus, un chef d’entreprise faisant travailler ses camarades syndiqués pour l’une des filiales du groupe. Passage au karcher, décapage, sablage. Une partie des tâches ingrates et brutales pouvant nuire à la popularité du président lui sont déléguées. Le reste revient au secrétaire général payé 3 millions par mois pour conserver les squelettes dans son placard et donner le coup de grâce avec une ivresse à peine dissimulée et une minutie chirurgicale. Une méthode coercitive efficace dans une démocratie ajournée où la fin justifie les moyens et l’autorité le mépris, où le patron vieillissant et tout-puissant prend un malin plaisir à diviser pour mieux régner, confiant la direction de projets à plusieurs personnes à la fois, les en destituant sans les en avertir et mettant à tour de rôle ses sujets et subordonnés au placard dès lors qu’ils mettent en doute le bien-fondé de ses décisions. Une organisation sociale ayant pris la forme d’un organigramme à râteau où l’admiration laisse finalement place au manque de confiance, faute de défiance. Payé 5 millions par mois, le patron s’achète les soutiens et supervise directement les achats locaux, tandis qu’à l’international, depuis Singapour et Hong Kong, son ami et compagnon de fortune Patrick Wong sert d’intermédiaire avisé. Comme à l’école du mépris, pour chacune de ses erreurs il désigne un bouc émissaire alors que toutes les bonnes idées deviennent les siennes. Mais une telle coexistence entre la sacralisation du pouvoir absolu et la corruption des relais d’influence pèse assurément sur les relations de travail au quotidien et sur la motivation du personnel en général. Elle conduit à la dépréciation d’un véritable savoir-faire minier, les anciens mis au placard attendant que l’heure de la retraite sonne, tandis que les jeunes ne pouvant accéder aux mêmes statuts tentent leur chance ailleurs.
Une fin de règne difficile. Ceux des anciens qui osèrent questionner les décisions prises par l’autorité consacrée par le président de la province Nord furent marginalisés, mis au placard, même après des années de travail et de mobilisation pour les « projets pays ». Ils furent tous sacrifiés sur l’autel de la success story: Victor Toulangui, David Guyonnet, Paul Wéma, Jean-Francois Decori. Lina Chung, Eric Aucher, Jean-Jacques Canel et Philippe Rivière (tous trois déjà tondus), subirent le châtiment suprême qu’est le diktat et les intimidations de l’unité spéciale de la brigade d’intervention syndicale. En guise de punition ayant force d’exemple, leurs noms furent placardés sur la place publique, arbitrairement identifiés comme « saboteurs ». Ils furent livrés à la vindicte syndicale avec la caution du comité d’entreprise. Après dix-huit ans d’ancienneté, la directrice technique, Lina Chung, fut expulsée manu militari de son bureau, puis stigmatisée en public devant les services de la direction de l’industrie, des mines et de l’énergie, avant procédure de licenciement comme finale expiation du mal. Le directeur des opérations, Eric Aucher, fut cantonné par le nouvel organigramme coréen à la production minière, bien que continuant à gérer les relations avec les communautés, les coréens étant bien incapables de s’adapter aux réalités du terrain. Après quinze ans de service, le directeur des infrastructures, Jean-Jacques Canel, fut mis au placard dans un petit bureau entièrement vide, sans fenêtre, ni rangement, avec seulement une table et une chaise placées entre le zéro et l’infini, sans téléphone, ni ordinateur. Après quatorze ans de service, le contrôleur de gestion, Philippe Rivière, fut destitué de toutes ses attributions au profit de nouveaux venus totalement inexpérimentés, nouvellement arrivés sur le territoire et naturellement prêts à aller dans le sens du vent indiqué par les multinationales étrangères véritables gestionnaires des projets. La direction s’évertua à vouloir dissoudre l’union syndicale du groupe afin de se débarrasser des salariés protégés. Comment alors continuer à travailler pour cet homme d’affaires avisé, mais aussi cynique, qui aura donné au bout du compte, en dépit d’un talent et d’une opiniâtreté incontestable, une piètre image du processus de décolonisation? Comment s’empêcher d’opposer à cette autocratie minière nourrie de hautes ambitions et de basses œuvres, ce qui parait préférable à ce qui ne l’est pas? Comment faire en sorte de ménager le sens aigu des affaires et de la manœuvre politique avec cette conception ambiguë de la légalité, accepter la porosité entre l’actionnariat public et la sphère privée, continuer à supporter cette égocentricité qui ne peut s’empêcher de se placer au centre de cette irréconciliable histoire entre l’amour de la gloire et ses infidélités? Comment ne pas affirmer soudain l’existence d’une frontière à ne pas dépasser, une intrusion inéluctablement jugée intolérable parce que violant l’autorité, laquelle parait encore plus insupportable parce qu’elle bafoue l’existence d’un lieu commun à tous les hommes et les femmes qui peuplent cette terre. Il en va en effet des beaux discours, comme des belles histoires, des hommes autoritaires et sulfureux comme des femmes plantureuses et évaporées: il ne faut point trop les respecter.
La servilité ambiante des courtisans. Si la fierté de participer à un combat légitime pour l’accès et la valorisation de la ressource minière au profit du pays est encore palpable parmi les membres du personnel opérationnel, en revanche ce système de gouvernance mortifère déresponsabilise le tiers-instruit et démotive les forces vives. Cette perversion de l’engagement politique du personnel majoritairement kanak par l’affairisme, la cupidité, l’impunité et l’existence de nombreux passe-droits conférés aux rouages du pouvoir, y est malheureusement vécue dans sa chair comme une véritable forfaiture morale. D’autant que nombreux parmi les proches collaborateurs du sixième étage de l’immeuble Carcopino (siège administratif) se soumettent à un processus d’appropriation d’un ensemble de normes, de rituels et de comportements, écoutant inlassablement le récit autobiographique du « vieux » et prenant conscience au travers de son monologue narcissique que le pourvoir de décision n’appartient qu’à un seul homme, il capo di tutti capi. En contrepartie de cette soumission à une pratique autocratique de la gestion d’entreprise, ils jouent la comédie du pouvoir à la recherche des marques d’estime réciproque, glissant du compromis vers la compromission. A l’ombre de la majorité silencieuse, bien loin de la dure réalité du terrain, des mines à ciel ouvert et de la dimension pays donnée aux projets, du juridique à la finance et la comptabilité, les cadres administratifs du sixième cultivent leurs propres petites parcelles d’opportunisme hydroponique, ne défendant que ce dont ils pensent tirer avantage, protégeant âprement leur part d’intimité et de servitude avec ce patron vieillissant qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, et qui en vertu de celle-ci tient la clé du coffre, connaît les vertus du carnet de chèque et célèbre les vêpres nouméennes du nationalisme de la ressource. C’est en quelque sorte la conjugaison du conformisme complaisant d’un affairisme débridé, du culte de la personnalité, du manque de courage et de l’insécurité résultant du fait qu’ils ne sont pas citoyens calédoniens, qui fait qu’ils le confortent dans ses tours de charme, son autosatisfaction et ses erreurs de jugement. Tale é la struttura di potere della cosa nostra.
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