Du nickel et du soufre

 

kns_celebrationHomme de l’ombre, je l’ai toujours été ; en Nouvelle-Calédonie au côté de Tom Johnston dans la restructuration du groupe portant le même nom, en Australie auprès de Ian Harris alors secrétaire général de l’assemblée nationale (Clerk of the House of Representatives) du parlement fédéral à Canberra, notamment dans ses nouvelles attributions de président de l’association internationale des parlements. Je le fus aussi dans d’autres espaces professionnels où les hommes et les femmes se pressaient parfois vers la lumière non pour voir, mais pour briller. En ce qui me concerne, ni trop de confinement, ni de surexposition, mais une ligne de confort malgré un rythme plutôt soutenu, avec il est vrai un penchant esthétique pour les jeux de lumière, une inclinaison à vouloir saisir son double la luminosité, un attrait pour toutes ces nuances de gris qui font le charme et la complétude du noir et blanc, un besoin viscéral de détacher les ombres pour révéler l’invisible caché derrière les mécanismes permanents d‘exclusion, un désir d’adoucir la noirceur des traits pour sortir de l’absurde et tracer des limites face à la démesure d’une révolte pourtant nécessaire, enfin un regard qui se pose et un autre qui porte, qui capte en contre-champs et qui se projette avec passion, et angoisse parfois, dans une sorte de lieu vide de la pensée au travers d’un geste sobre mais déterminé, illustrant le fameux paradoxe de la nature qui imite l’art, de l’homme du Gai Savoir qui devient créateur. Ce penchant pour la langue maternelle et nourricière de Camus ne m’a bien évidemment pas empêché d’apparaitre occasionnellement à la lumière crue des projecteurs. Ce fut le cas en tant que communicant lorsque l’actualité l’imposait où plus doctement en portant la plume dans la plaie, dans la langue de Shakespeare certes, mais avec cette aridité que l’on respire dans l’œuvre de Nietzsche, notamment sur la naissance de la tragédie postcoloniale. Cette conviction de l’homme de l’ombre à l’aube de la pensée, je l’ai choisie, mesurée et assumée, non pas par crainte, timidité ou servilité, mais par pudeur, par sobriété, par peur de creuses résonances, par orgueil aussi. Je l’ai choisie pour me ménager un espace de liberté et continuer à faire vivre en moi un modeste bien que précieux héritage car dans les alcôves du pouvoir rien n’est plus rare que l’humilité et la probité. Ma propre expérience d’homme de l’ombre, qui plus est sous les tropiques, m’apprit que ce n’est pas dramatique que de n’être pas ou peu connu du grand public, d’autant que je n’ai jamais eu de prédispositions particulières pour les compromissions d’un affairisme débridé et la bassesse des intrigues qui mènent invariablement aux dignités par l’avilissement. J’eus la chance il est vrai, d’être lucide et de comprendre très tôt qu’il est tout autant dangereux de se laisser aveugler par la lumière que de méconnaitre la divine comédie de l’eclatante providence.
Ouverture sur le nickel. Je rencontrai André Dang non par hasard lors de la préparation du colloque international du nickel organisé en 2005 par le premier syndicat de Nouvelle-Calédonie qu’était et est toujours l’USOENC. Notre ponctualité respective nous permit de nous ménager le temps nécessaire pour échanger librement sur les séquelles et l’avenir possible du nickel en Nouvelle-Calédonie. J’étais alors le directeur du colloque travaillant dans l’ombre au côté de Didier Guénant-Jeanson, Trévor Underwood, Térono Manaté et Milo Poaniewa, qui firent appel à mes services et avec qui je gardai des liens d’amitiés et un intérêt jamais démenti pour ce qui allait occuper le plus clair de mon temps pendant les dix années à venir. Après le colloque qui fut une belle aventure et connut un franc succès, grâce notamment à l’ouverture créée par l’approche du cabinet Syndex et l’énergie débordante de Philippe Morvannou, je retrouvai la pénombre des corridors de la Chambre de commerce et d’industrie, alors sous la présidence de Michel Quintard, puis d’André Desplat. Je m’occupai des quelques questions relatives au commerce extérieur, du contrôle de la légalité des marchés publics et de questions de transfert de missions de sûreté de l’Etat dans le domaine aéroportuaire ou encore de fiscalité des entreprises. Plutôt alimentaire, si ce ne fut la mission de réaliser la toute première pépinière d’entreprises du territoire dans les locaux vétustes laissés vides par l’Institut universitaire de formation des maîtres. Une fois cet « Espace performance » créé et lancé avant celui entrepris par la toute nouvelle équipe en place au sein de la province Sud, puisque tel fut l’objectif inavoué, je sortis définitivement de la torpeur administrative en passant un coup de fil à André Dang qui me proposa de le rejoindre sur le champ à la Société Minière du Sud Pacifique (SMSP). Dans mon entourage, l’annonce de mon départ donna lieu à des remarques amicales et quelques commentaires plus ou moins acidulés. Pour la plupart d’entre eux, je quittai un univers légitimant son existence non pas en empruntant faute de pouvoir bâtir les autoroutes de l’information, mais en favorisant au contraire les protections de marchés et les rentes de situation. Pour quelques autres en revanche, je passai carrément à l’ennemi, à peine revenu d’Australie et partant travailler pour les indépendantistes. Au fond de moi-même, je fus bien évidement conscient que de telles énonciations cherchaient à décrire une réalité du monde et en cela elles avaient un effet performatif prenant la forme d’un jeu de langage par lequel des locuteurs avides de sens attendaient une justification, peut-être un autre regard sur le monde. Pour moi, ce fut bien la première fois sur le territoire, que le schéma mis en œuvre eut pour ambition de traduire dans l’intérêt de la Nouvelle-Calédonie la valeur de ce que représente réellement le nickel sur le marché. Je choisis donc de laisser la question ouverte en précisant tout de même que je partais travailler auprès d’André Dang pour la SMSP, pas pour le groupe Dang. Cette distinction était pour moi fondamentale. Ainsi, je pris immédiatement mes fonctions de spin doctor dans les couloirs sombres du sixième étage de l’immeuble Carcopino, un endroit plutôt lugubre et antinomique où l’avenir de l’usine du Nord était en train de se jouer.
Journal d’un homme de l’ombre. Cet engagement fut le point de départ d’une longue et belle expérience humaine, toute aussi intense et passionnée qu’intellectuellement enrichissante. Au pays du palabre et du non-dit, je cherchai à transcender le clivage entre indépendantistes et non-indépendantistes, et pour cela servis accessoirement d’exutoire pour le manque de communication de ces mots et de ces chiffres figés dans le mutisme des traces tombées hors du temps. Mais au gré des interventions publiques et des road shows, des explications à destination des soi-disant experts du nickel et autres stratèges des matières premières, des actions de lobbying menées auprès des partis politiques, médias, syndicats, industriels, potentiels partenaires et établissements financiers, les années passées au côté du « vieux » me replongèrent bien malgré moi dans la boite à outils des sciences humaines que j’avais mis de côté pour mieux me frotter aux réalités de terrain. Au gré des découvertes et des confessions, des confrontations et des perfidies, des honneurs et des turpitudes, des visions pays et des odeurs de soufre, de la mutation d’une stratégie d’entreprise en démarche doctrinaire, je repris finalement toutes les mauvaises habitudes que m’avaient enseignées les maîtres du soupçon et les mis au service de la dignité et de l’honnêteté que j’avais pu garder au cœur. Je fus complice d’un rêve et fus suffisamment créatif et optimiste pour penser qu’une fois son travail reconnu, l’homme ainsi mis en lumière serait enfin en paix avec lui-même. J’avais pensé qu’une fois sa quête de reconnaissance assouvie, sa conception et pratique des affaires changeraient. Je dus finalement accepter le fait que lorsque l’on est spin doctor, il faur d’abord savoir choisir ses malades. Etre humain, c’est aimer les hommes. Etre homme de l’ombre, c’est être censé les connaître. Lui qui dut sans aucun doute se construire sur le mépris des autres, qui toute sa vie se sera battu pour être reconnu, aura fini par user de sa popularité pour donner corps à l’inénarrable. Aussi, la révolte soudaine qui marqua l’existence d’une frontière à ne pas dépasser fit naître en moi une confrontation de l’anarchisme qui tire tout à coup l’individu de sa solitude face au silence déraisonnable du monde. Fallait-il alors que je désespère de la liberté de pensée et de la dignité qu’elle porte en elle? Au midi de la pensée, il me fallait parler de ce que je n’aurais pu taire et prendre la plume par reconnaissance et désenchantement.
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