Esse est percipi

mediaQuelles qu’elles soient, les facéties idéologiques et les vérités mercantiles ne peuvent reposer sur elles-mêmes. En tant que constitution des savoirs et des croyances, elles sont directement liées à des réflexes identitaires et des dispositifs de pouvoir, lesquels engendrent des normes du vrai ou de ce qui est tenu comme tel, au travers d’un ordre discursif exercé à des fins de contrôle. De Sade à Machiavel en passant par Madoff, cette emprise est monnaie courante dans les jeux de l’amour, en politique ou en affaires. Elle émane d’une capacité à séduire, à contraindre, et finalement à imposer sa volonté sur autrui pour se séduire soi-même. Aussi, afin d’essayer de surmonter le profond ressentiment qui les anime, d’asseoir leur autorité et tenter d’assouvir leur insatiable quête de reconnaissance, les hommes qui se rêvent providentiels ont recours à ces mensonges existentiels que la conscience se fait d’abord à elle-même. Pour pouvoir arriver à leurs fins et exercer leur propre emprise sur le cours de l’histoire, sur leur propre histoire, ils doivent avoir recours aux ruses du pouvoir : à la séduction et la manipulation, aux convictions et aux contraintes, à l’attaque et à l’esquive, au charisme et à l’abus de confiance. Ils le font sans forcément s’apercevoir que le pouvoir change profondément celui qui l’exerce parce que la capacité à se faire servir et à asservir, d’être obéi et d’infantiliser, transforme radicalement le rapport à soi et à celui des autres.
La prévalence de la sphère symbolique. Si sur le plan personnel elle n’en reste pas moins louable, légitime et méritée, la reconnaissance du travail accompli est assurément plus sournoise et dangereuse que les facéties idéologiques et les vérités mercantiles car à s’y méprendre ou se laisser surprendre, les hommes providentiels en viennent vite à aimer et à se laisser séduire par leur propre désir au travers du regard des autres. Esse est percipi, être c’est être perçu dit Berkeley. Or, si la séduction de l’auditoire est de l’ordre de l’artifice, en revanche l’autosatisfaction va bien au-delà de l’horizon sacré des apparences. Le regard des autres sur leur parcours, leur besoin de reconnaissance par autrui et les convictions plus ou moins complaisantes qui accompagnent cette quête identitaire, ont tout naturellement tendance à leur faire croire qu’ils sont exceptionnels, profondément authentiques, et donc sincères avec eux-même.  S’il appartient effectivement aux grands hommes d’avoir de grands défauts, il est clair que même les plus petits d’entre les roitelets éprouvent énormément de fierté lorsqu’ils décrivent inlassablement, jusqu’à l’extinction de voix, ce qu’ils pensent avoir réalisé. Chaque idée, chaque pulsion, est chez eux essentiellement surdéterminée de sorte que l’opportunisme propre à leur ambition cesse d’être une épine dans la chair d’une pensée autocentrée sur le me, myself and I. 
Les ruses du narcissisme. Séduit par leur propre personnage, ils ne peuvent faire autrement que de ramener tout à eux, exigeant obéissance absolue et fidélité au culte. Il faut dire que l’imaginaire collectif prête souvent aux audacieux le don d’avoir eu une vision a priori presque kantienne des mots et des choses, comme si le langage était la pour décrire une essence précédant l’existence, alors qu’il ne s’agit en fait que du fruit d’occasions opportunément saisies et mises bout-a-bout par le truchement du discours, puis du récit autobiographique. Depuis la nuit des temps, depuis que l’homme parle pour se persuader qu’il existe, depuis qu’il se raconte des histoires pour ne pas feindre dans le désespoir de sa propre finitude, le crime comme les mythologies s’accommodent des pertes de mémoires. Depuis l’an pèbre et les tribuns de la plèbe, c’est bien évidement la fonction même du récit autobiographique en tant que Mémoires, que de trier et réordonner les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir. La vie a besoin du service après-vente de ce corps désarticulé qu’est le langage par lequel la grande force du passé interprète, oublie, pour finalement s’inventer afin de mieux s’imaginer un avenir radieux et des lendemains qui chantent ses louanges. Avec les marques de gratitude venant d’en haut et celles refoulant d’en bas, ils finissent par s’identifier bien malgré eux dans le champ de l’énoncé et au travers de la fonction itérative du langage. Ce qui est redondant dans leur « histoire extraordinaire » devient précisément ce qui dans la parole de leur récit autobiographique fait office de résonance. Il n’y a dès lors plus de fatalité humaine ou d’apologie du rien. Doutant de tout mais plus d’eux-mêmes, nos hommes providentiels s’enfoncent inexorablement dans la déliquescence de ceux qui pensent avoir tout réussi.
La servitude volontaire. Au fil des représentations se dégage l’impression qu’ils ne vivent plus que pour le regard que les autres portent sur eux et qu’en vertu de cette sublimation d’eux-même nos héros des temps modernes s’arrogent des pouvoirs qu’ils n’ont pas et s’approprient des droits sur le devenir d’un destin commun qui n’est autre que le leur. Tout tourne autour du comité des signataires, de leur conception éclairée de notre avenir, autour d’une usine placée aujourd’hui en orbite présidentielle. Pour autant, cette société mythique telle qu’ils la décrivent n’est autre qu’une représentation d’eux-même, une vue de l’esprit qu’ils ont fini par conceptualiser à leur image, une société qui n’a pourtant rien à voir avec ce qu’ils en ont fait. Nos hommes providentiels vivent désormais dans leur bulle pour l’éternité afin de continuer à s’approprier cette chose publique qui n’existe que dans leur imagination, mais se perpétue aux travers de réflexes identitaires et de dispositifs de pouvoir qui finissent par domestiquer notre capacité d’indignation. Le problème n’est donc pas tant l’ignorance mais le refus de savoir, ce n’est pas tant l’obligation de se taire mais le refoulement et la forclusion face à la chose dite, car ils n’ont de puissance que celle qu’on leur donne.
Le paroxysme identitaire. Nous connaissons tous l’histoire de ces petites chrysalides ternes et anodines qui se prennent pour des lucioles brillantes et s’imaginent devenir de jolis papillons bleus du lagon avant de se métamorphoser en mites dévoreuses de rêves. La béance ambiguë du vide qu’elles créent autour d’elles renvoie à la trace de l’existence de toutes ces bonnes volontés qui ont pourtant sombré dans l’anonymat. Mais tant qu’il y aura des esprits libres suffisamment entraînés pour distinguer un objet savant d’une chose pensée, aucune véritable affirmation de soi ne pourra provenir d’une négation totale de l’autre. Pour l’heure, il est bien évidement inutile de tenter d’alerter leur attention sur les conséquences de la financiarisation de la ressource. Inutile de leur préciser que la question de la participation au capital social sans surface et contribution financière n’est finalement que pure chimère sur fond de nationalisme, la fièvre des vieux serments que l’on sait promis aux désillusions. Inutile de rappeler que la réalisation des usines est sans aucun doute la consécration d’une obstination respectable et de leur prédisposition pour les affaires, mais aussi une réalisation érigée en symbole passant au second plan la mobilisation et le travail de milliers d’hommes et de femmes, calédoniens ou pas. Inutile de rappeler que les facéties idéologiques entretenues autour de leurs actes font du travestissement des vérités mercantiles propres aux affaires une caractéristique permanente de leur pouvoir absolu. Pour l’heure, comme la majorité de nos hommes providentiels issus d’une classe politique fortement ancrée à droite, ils se font une immense joie à l’idée de serrer la main de François Hollande après celle de Nicolas Sarkozy. Le flacon importe peu, pourvu qu’ils aient l’ivresse.
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