Folie des grandeurs

Visite-Président-Sarkozy_40Avec la reconnaissance du travail accompli se développe une inclinaison à détourner les choses tangibles de leur vraie nature par un simple déni de réalité. La recherche de financement pour l’usine du Nord en est un exemple parmi tant d’autres, mais les conséquences de cette négligence sont forts dommageables pour la Nouvelle-Calédonie. La dette junior a en effet la particularité et l’avantage d’être une dette variable. Contrairement au montage opéré dans le Sud, le montant du capital emprunté dans le Nord s’adapte au coût du projet, ce qui protège l’actionnaire local, bien que la prise de risque qu’elle engendre pour celui qui garantit et apporte le financement soit rémunérée par un taux fixe plus un coupon participatif calculé en fonction des cours du nickel. Alors qu’Xstrata garantit l’intégralité du financement de la construction et pensa à juste titre que la SMSP ne pourrait pas suivre, André Dang se ménagea la possibilité, sans y être obligé, d’abonder au financement de cette dette d’associés pour répondre aux appels de fonds de Koniambo Nickel (KNS). L’actionnaire local ne put en effet s’empêcher de vouloir lui aussi tirer profit du différentiel avantageux qui pouvait exister entre le loyer de l’argent et le revenu escompté, entre le taux d’intérêt consenti par les établissements financiers et la rémunération attendue de la part de KNS. Voulant jouer dans la court des grands, la SMSP partit du principe que chaque dollar apporté par elle-même représenterait autant de dollars qui n’iraient pas à Xstrata, l’effet de levier du financement de la dette junior s’appuyant sur une projection des cash-flows de KNS.
Participation à la dette junior. Pour tenter de lever des fonds, l’actionnaire local se rapprocha dans un premier temps de la banque d’investissement Lehman Brother dans l’optique de mettre en place un emprunt obligataire de 500 millions de dollars. Avant même que la banque disparaisse de l’échiquier financier mondial, les analystes de la firme et des agences de notation Standard and Poor’s et Moody’s, comprirent rapidement que la SMSP serait bien incapable de se mettre aux normes internationales IFRS et JORC, sans parler bien sûr du niveau de transparence requis par les fonds de pension dans l’analyse et la gestion des risques. Dans le prospectus destiné aux road shows, il faut en effet documenter les dix plus importants salaires et expliquer comment préparer la relève, ce qui est bien évidemment tabou à la SMSP. Faisant tout de même de cette opportunité d’affaire une question de prestige, la société revint à des méthodes plus habituelles en termes de financement et se rapprocha des banques française pour faire la démonstration d’un retour sur investissement exceptionnel. Figuraient en effet sur les présentations des taux de rémunération de la dette junior exceptionnels à 23,1% pour ce qui était alors considéré comme un cours minimum du nickel à 9 dollars la livre et 38,9% à un cours moyen et probable sur le long terme à 12 dollars. Une participation à hauteur de 150 millions d’euros basée sur une hypothèse à 9 dollars faisait apparaitre un gain de 75 milliards de francs pour un coût du crédit de 25 milliards, soit un gain net financier de 50 milliards de francs. Le gain net était de 80 milliards de francs pour un cours moyen de 12 dollars la livre. En plus des 150 millions d’euros, soit 17,9 milliards de francs empruntés sur 20 ans avec 5 ans de différé au groupe Banque populaire Caisse d’épargne, la SMSP voulut donc emprunter 170 millions d’euros supplémentaires, soit 20,28 milliards de francs à l’Agence française de développement.
Question de prestige et de panache. Malgré les taux de rémunération alléchants, la direction de l’Institut d’émission d’outremer déconseilla à l’actionnaire local de prendre part au financement de la dette junior. Le point positif qui ressort du montage financier est que partenaire garantit l’intégralité du financement, donc assume les risques financiers de l’investissement. Les emprunts de 150 et 170 millions d’euros n’étant pas vraiment dédiés au financement de l’investissement industriel, la prise de risque apparaît  donc comme n’étant pas nécessaire. En revanche, le partenaire financier et industriel détermine le calendrier et la capacité de remboursement de la co-entreprise KNS au travers des travaux qu’il mène, ce qui représente un aléas si la SMSP emprunte avec remboursement à échéances fixes pour participer au financement. A Paris, l’avocat d’affaires proche du projet conseilla donc à André Dang de ne pas emprunter l’argent dont il n’avait pas besoin. Répondre aux appels de fonds de KNS était en effet pour lui une opération purement spéculative comportant des risques, même si les 38 milliards de francs initialement empruntés correspondent à un rapport classique pour un endettement à long terme par rapport aux 57 milliards de francs de capitaux propres. De mon côté, lors des dernières négociations à Paris, j’insistai pour que la demande de financement puisse en revanche être dédiée à satisfaire les besoins moins élevés mais bien plus urgents de Nickel Mining Company et Cotransmine. Mais assurément, la valeur symbolique accordée à une telle opération financière aurait été dénuée de panache. Le prêt de l’Agence française de développement tout comme celui de la Banque populaire Caisse d’épargne dans le cadre de l’usine du Nord furent avant tout une question de crédibilité et de prestige, puisqu’il s’agissait du prêt le plus important jamais concédé par l’institution dans un pays et territoire d’outremer. Les portes que je puis ouvrir à Bercy auprès de la direction interrégionale de la Caisse des dépôts et de la direction du Fonds stratégique industriel pour un financement au travers d’une recapitalisation par le biais d’actionnaires extérieurs furent immédiatement refermées par la province Nord. Seule la « confiance des banques » suffisait puisqu’elle constituait une marque de réussite et de fierté, mais aussi la consécration suprême d’une réussite personnelle, laquelle se mesurait à la taille jamais égalée des avances consenties.
Surcoût et retard du projet. L’excitation du tiroir-caisse fut bien évidemment de courte durée puisqu’en conséquence des prévisions de retour de financement de l’usine du Nord, il fut parfaitement clair que les tirages supplémentaires allaient profondément affecter l’équilibre financier de la SMSP. Au moment même où la première ligne de l’usine du Nord entra en production, le cours du nickel à la bourse de Londres se situait en moyenne autour de 6,8 dollars la livre. Compte tenu de la mauvaise conjoncture économique et surtout du retard conséquent pris dans l’entrée en production de la première ligne, la SMSP fut contrainte de rendre 101,25 de ces 170 millions d’euros à l’Agence française de développement faute de pouvoir les rembourser. Les dettes auprès des établissements de crédit passèrent ainsi de 38 à 26,7 milliards de francs, dont 17,8 milliards pour la Financière Oceor et 8,2 milliards pour l’Agence française de développement. Pour l’actionnaire local, il ne s’agissait pas d’un manque d’anticipation du marché, d’une mauvaise gestion financière, encore moins d’un orgueil mal placé en réponse au constat d’incapacité qu’avaient fait à son encontre les financiers d’Xstrata. Pour André Dang, le fait de rendre l’argent démontra tout simplement ses qualités de bon gestionnaire, la crédibilité de la SMSP et le sérieux de cette dernière qui rendit l’argent que la banque avait bien voulu lui prêter.
Prise de risques inconsidérés. S’agissant de la gestion financière, deux points posèrent problème. Premièrement, avec l’arrivée des premières échéances de 2014 et malgré la réduction du montant emprunté de 38 à 26,7 milliards de francs, André Dang fut contraint de demander une restructuration des deux dettes avec l’impact que cela peut avoir pour les établissements financiers en termes d’affichage, mais aussi pour l’accompagnement du développement économique en province Nord. Face au refus catégorique des banques, il fut contraint de demander le plus discrètement possible une garantie supplémentaire de la province Nord, qui compte tenu du calendrier politique et des élections à venir ne put intervenir publiquement. Deuxièmement. Malgré la restitution quasi immédiate des deux tiers du prêt de 20,28 milliards de francs que la SMSP ne fut pas en mesure de rembourser, l’Agence française de développement conserva bien évidemment l’ensemble des suretés qu’elle prit en garantie lors de la signature de la convention de crédit. Ceci permit au bras armé de l’Etat en matière de crédit de contrôler les futurs engagements du mandataire de la société et d’être tenu informé faute d’avoir pu imposer une réforme de la gouvernance au sein du conseil d’administration. L’endettement maximal et le refus de recapitalisation rendirent quasiment impossible la réalisation de projets nouveaux et fragilisa la situation de la SMSP au regard de ses partenaires. En s’engageant financièrement de la sorte, la SMSP prit donc un risque important tant financier qu’opérationnel. Elle se priva de ressources financières pour le développement du projet avec POSCO au niveau de la mine, mais aussi de cette liberté qui lui aurait peut-être permis de consolider sa position au sein du partenariat avec Glencore en menant différentes actions sur le terrain qui auraient pu le contraindre à revoir certaines de ses positions.
Perte de contrôle des projets. Séduite par les parfums enivrants de l’autosatisfaction, le patron de la SMSP s’est laissé prendre à son propre jeu. La Minière du Nord doit désormais rembourser ses emprunts, donc percevoir des dividendes pour faire face à ses échéances. En attendant 2018, voire 2019, ou même 2020, elle se doit de faire les concessions nécessaires au niveau de la gestion de la co-entreprise Koniambo Nickel. Plus encore, en s’engageant d’une manière aussi inconsidérée que futile sur une opération purement spéculative et d’un montant aussi important pour la SMSP, bien que dérisoire à l’échelle du projet de l’usine du Nord, elle s’est privée des financements nécessaires pour investir dans les outils de production de NMC, laquelle filiale n’était plus en mesure de délivrer la teneur en nickel demandée par le partenaire coréen faute de bloc modèle fiable et d’installations minières performantes. Eu égard à sa situation de trésorerie, aux suretés qu’elle a consentie et au contrôle fiscal, et au marché fortement déprimé, la SMSP ne peut plus emprunter auprès des organismes de crédit et compte tenu du retard de l’usine du Nord, elle se trouve aujourd’hui dans une situation difficile face aux échéances à venir. La SMSP fut donc obligée de faire appel à la capacité financière de son autre partenaire POSCO avec ce que cela implique en termes de dépendance et de concessions nouvelles, lesquelles ont aujourd’hui des conséquences sur le terrain de la production. Elle fut également mis devant le fait accompli par le grand capitalisme, son partenaire Glencore qui, compte tenu des circonstances et des multiples dépendances de son associé, fut disposé à sortir de sa réserve afin de soutenir financièrement les petits mineurs dans le Sud pour les aider à produire et commercialiser le minerai. Ainsi, à vouloir absolument entrer dans l’histoire par la grande porte, l’entité pays perdit définitivement le contrôle des deux filières au profit des multinationales.
Publicités
Cet article a été publié dans Politique industrielle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.