Charité bien ordonnée

OLYMPUS DIGITAL CAMERAS’il convient de sécuriser la ressource minière et de se méfier des grands prédateurs, sur le terrain, celui de la mine, nombreux suspectent aujourd’hui la logique plus mercantile qu’idéologique du nationalisme de la ressource, bien loin de l’esprit de mobilisation qui a prévalu en 1997 pour l’usine du Nord. Déjà en 1998, François Burck dénonçait la « stratégie cachée » d’André Dang et ses « tactiques pour faire passer la pilule ». Depuis le crash de l’hélicoptère de la SMSP survenu le 28 novembre 2000, il existe sur la grande terre des discordes bien plus profondes encore nées des multiples recours de la SMSP contre les ayants droit des victimes du crash et leurs demandes de réparation du préjudice moral et économique subi. Les veuves Pidjot, Lapous et Gastaldi ont beau eu gagner leur procès en première instance puis en appel, André Dang aura utilisé toutes les voies de recours possibles, allant même jusqu’en cassation contre l’épouse de Raphaël Pidjot, et ce malgré les signes de compassion et d’hommages publics à l’égard du disparu. Il est vrai qu’en droit, les praticiens savent que la forme sert à tuer le fonds, tandis qu’en affaires leur ingratitude sert volontiers de prétexte à la cupidité. Au pays du palabre et du non-dit, plus l’espérance de la reconnaissance est grande, plus la déception est violente!
Le mythe du contrôle de la ressource. Il existe depuis le projet de l’usine du Nord, l’idée selon laquelle en détenant 51% du capital social d’une co-entreprise, la Nouvelle-Calédonie contrôlerait la ressource, ce qui est une croyance utile du point de vue idéologique mais totalement absurde du point de vue économique et financier. Dans le cas de l’usine du Nord, les 51% constituent effectivement la participation locale lors de l’apport du massif contre le coût des études de faisabilité et non contre le coût de construction de l’usine. La question qu’il faut donc se poser est bien celle de l’impact du financement de la construction sur l’équilibre supposé du partenariat? Ce n’est certainement pas en ayant valorisé le massif du Koniambo à hauteur de 51% contre le coût des études de faisabilité sur la base d’un montant total de 342 millions de dollars, en ayant ensuite procédé à une augmentation du capital portant la part locale des apports à 358 millions de dollars sur un capital de 702 millions, que l’on contrôle un projet industriel dont le coût de construction excède aujourd’hui les 7,2 milliards de dollars. Ce n’est certainement pas en ayant seulement apporté 4% de ce financement que l’on arrive à contrôler le projet et donc la ressource. Il faut être raisonnable et admettre (même dans la douleur) les limites du nationalisme de la ressource face à la financiarisation de cette denière. Grâce à l’importance de sa contribution financière, le partenaire industriel contrôle effectivement la fourniture de consommables (charbon, carburant…), loue à Koniambo Nickel le procédé de transformation (NST) dont il est seul propriétaire, commercialise l’exclusivité du métal produit par l’usine et surtout exerce une emprise considérable sur la co-entreprise et son partenaire local au travers du remboursement des dettes junior et senior qui en termes de produits financiers devraient représenter un montant supérieur à celui des retombées locales du projet pendant les 25 prochaines années.
Le mythe d’une société kanake. L’un des effets pervers du nationalisme de la ressource est qu’en détenant 51% du capital social des co-entreprises porteuses de projets les partisans de la Doctrine Nickel se voilent la face et font le lit des multinationales. Aussi, il existe depuis la mise en place du partenariat avec POSCO de nombreuses promesses et de multiples engagements non tenus, créant une tension permanente entre les principes d’une valorisation de la ressource au profit du pays et sa mise en œuvre effective, un écart grandissant entre les exigences morales que cela suscite et les actions menées ou censées être menées sur le terrain, un décalage de plus en plus important entre la somme des intérêts privés et catégoriels et ce qui devrait être réalisé dans l’intérêt général du pays. Depuis octobre 2007, certains n’ont toujours pas digéré que la mine de Boakaine ait pu faire partie de l’apport partiel d’actifs transféré à la co-entreprise Nickel Mining Company dans le cadre du partenariat avec POSCO. D’autres attendent toujours après les promesses faites et selon lesquelles les opérations de chalandage devaient être confiées à la province des Iles ou encore qu’une partie aujourd’hui vétuste et insalubre du village Ouaco soit viabilisée pour la construction d’un lotissement. Tous désirent surtout que les représentants de la SMSP cessent de dire qu’elle est une « société kanake », qu’elle est trop jeune pour pleinement assurer ses obligations vis-à-vis des communes minières, où qu’elle investira et générera des milliards tandis que les infrastructures de la mine font toujours défaut.
Les faux-semblants du rééquilibrage. Nombreux sur le terrain, sur la côte Est mais également sur la zone Voh Koné Pouembout, à Poya ou à Ouaco, font le constat d’être finalement des laissés pour compte du développement économique bien qu’étant propriétaires terriens jouxtant les zones d’activité et ayant joué le jeu des « projets pays ». De même, si la proposition de faire entrer la province Sud dans le capital de la SMSP fut essentiellement motivée par la volonté d’accroitre la ressource mobilisable de cette dernière au travers d’une contrepartie à peine voilée que fut la montée des trois provinces à hauteur de 50,1% au capital de la Société Le Nickel-SLN (SLN), nombreux se demandent si une telle « dimension pays » sert bien les intérêts des salariés des deux entités et in fine ceux de la Nouvelle-Calédonie? Nombreux aujourd’hui sont également les coutumiers, syndicalistes et maires de communes indépendantistes, n’hésitant plus à reprocher le fait qu’après plus de deux décennies d’activité minière et de beaux discours, la « société pays » génère de la pollution et procure finalement peu de retombées économiques en dehors des salaires et de l’activité de sous-traitance. « On se cache derrière l’emploi, mais quel est le coût de la destruction du littoral, des creeks bouchés, des montagnes et des forêts détériorés » eut beau jeu de dire Sylvain Néa à la suite du saccage de Nakéty, oubliant bien évidemment le rôle central qu’il joua dans celui de Boakaine. En vingt-quatre ans, la SMSP aura en effet été incapable de s’associer aux communes minières, a fortiori indépendantistes, pour développer des compétences au travers de plateaux techniques. Aujourd’hui, le passif est tel que suite aux différentes visites effectuées par les inspecteurs des installations classées, la société Nickel Mining Company est obligée de consigner entre les mains d’un comptable public une somme répondant au montant des travaux d’amélioration de la situation environnementale.
Les rentes de situation autour des « projets pays ». Au-delà de l’incapacité de compréhension et de dialogue, face à la nécessité de s’entendre sur l’élaboration d’une politique industrielle concertée et maîtrisée, n’est-il pas temps de parler très ouvertement de la porosité entre actionnariat public et sphère privé, des rentes de situation qui se sont instaurées autour du nationalisme de la ressource et des « projets pays »? Si devenir riche et puissant aux pays du palabre et du non-dit est l’un des moyens de se rassurer de sa propre valeur, faire fructifier sa fortune tout en surfant sur l’anti-colonialisme et la revendication indépendantiste n’est-il pas aussi une manière de la transcender? N’est-il pas temps d’arracher les masques de l’idéal, de démystifier les gestes de la compassion et de faire la lumière sur les mensonges romantiques du don de soi, sur cette charité qui prête à usure sous prétexte de donner, car comme dit Frantz Fanon dans Les damnés de la terre, « il ne s’agit pas d’une vocation à transformer le pays, mais prosaïquement, à servir de courroie de transmission à un capitalisme acculé au camouflage et qui se pare aujourd’hui du masque du néocolonialisme ».
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