L’emprise de POSCO

POSCOLe partenariat industriel et commercial entre la SMSP et le sud-coréen Pohang Steel Corporation (POSCO) est assez exceptionnel et révélateur à plus d’un titre. C’est en effet la première fois dans l’industrie du nickel qu’un aciériste, qui est le consommateur final du ferronickel produit par les fondeurs, est directement associé à un mineur, notamment sur la base d’une répartition du capital 51/49. POSCO est minoritaire en capital au sein des deux co-entreprises, en Nouvelle-Calédonie comme en Corée. Si André Dang fut intimement convaincu du bien-fondé et des avantages du partenariat pour la SMSP, en revanche il n’en fut pas de même pour Paul Néaoutyine qui avait de sérieux doutes par rapport au modèle off-shore et conditionna, pour des raisons politiques, la réalisation de ce projet à celle de l’usine du Nord considérée comme prioritaire. Depuis les perceptions et apparences ont bien évidemment changé, et l’intégration verticale issue du partenariat entre SMSP et POSCO est présentée par le président de la province Nord comme « un partenariat gagnant-gagnant ». Or c’est oublier un peu vite que POSCO n’a pas la réputation d’être très tendre. Cela fait dix ans en effet que les populations locales s’érigent contre la confiscation des terres agricoles dans la province indienne d’Odisha. C’est oublier que POSCO opère et contrôle de fait la Société du nickel de Nouvelle-Calédonie et Corée Co Ltd (SNNC) qui génère la valeur ajoutée de la filière nickel. C’est surtout ne pas vouloir admettre que POSCO excelle dans l’art d’atteindre le bon déséquilibre entre ressource minière et surface financière.
Aspects économiques et financiers. En cédant 49% de la société minière apportant la ressource contre 51% de celle possédant l’usine valorisant le minerai, il est un fait qu’à court terme la SMSP aura su tirer son épingle du jeu, notamment en ayant fondé le partenariat sur l’approvisionnement en nickel d’une teneur pivot de 2,3%, teneur au-dessous de laquelle la société en charge de l’approvisionnement paie des pénalités à la co-entreprise en charge de la transformation du minerai en métal. La SMSP aura ainsi innové et revalorisé ses actifs, conserver et même créer des emplois sur mine. Toutefois, la répartition du capital social des co-entreprises n’est pas celle de leur propriété économique placée effectivement sous contrôle coréen. Les cash-flows sont en effet réalisés en Corée par l’usine, tandis que la co-entreprise minière calédonienne, Nickel Mining Company (NMC), génère évidemment de l’emploi mais  perd donc de l’argent. Si l’usine fut amortie en trois ans, dégageant au cours de cette période de montée en puissance un résultat brut d’exploitation supérieur au coût de construction, si elle généra un profit de quelques 27,8 milliards de francs au cours des cinq premières années, la mine cumula des pertes s’élevant à 6,5 milliards de francs sur la même période. Eu égard aux données statistiques relatives aux exportations de minerai vers la Corée et aux coûts opératoires respectifs, cette année l’usine devrait générer un profit net d’environ 40 millions de dollars, tandis que la mine devrait perdre au cours actuel autour de deux millirds de francs, ce qui limite la possibilité de distribuer des dividendes en provenance de Corée et surtout contraint la SMSP à faire appel à son partenaire pour les besoins en trésorerie de NMC. Par ailleurs, la mise en service de la seconde ligne est censée répondre à un besoin qui est celui de réduire les coûts de production, le doublement de la capacité devant permettre d’abaisser la teneur d’alimentation. Selon les résolutions d’actionnaires, en passant d’un approvisionnement de 1,8 à 3,7 millions de tonnes de minerai par an, et en abaissant la teneur de coupure à 1,7% avec pour objectif la fourniture d’une teneur en nickel moyenne de 2,07% pendant 14 ans, l’usine de Gwangyang devrait théoriquement être en mesure de produire annuellement 54 000 tonnes de nickel métal contenu dans des ferronickels. Cependant, même en diminuant ainsi la teneur, NMC est dans l’incapacité d’approvisionner seule une usine officiellement programmée pour atteindre sa capacité nominale mi 2015. La Nouvelle-Calédonie sera donc mise à contribution.
Aspects opérationnels. L’absence flagrante de cogestion de l’usine de Gwangyang découlant du contrôle économique exercé par POSCO est bien évidemment préjudiciable à la SMSP qui dispose de peu d’éléments d’appréciation sur l’activité métallurgique et doit néanmoins contribuer à garantir auprès des banques locales les autorisations de découverts de la co-entreprise minière. Elle l’est particulièrement pour cette dernière en charge d’approvisionner l’usine en minerai, mais aussi pour Cotransmine, société détenue à 100% par la SMSP, assurant pour sa part les chargements des minéraliers partant pour Gwangyang et Yabulu. Le fait de gérer les co-entreprises comme deux entités différentes est assurément une erreur fatale pour l’équilibre du partenariat. En effet, sur le plan purement opérationnel, l’intégration verticale entre les deux entités se fit progressivement et presque inévitablement en faveur du partenaire coréen qui produit le métal, génère donc la valeur ajoutée et apporte les financements pour soutenir la mine. Aussi, la co-entreprise coréenne gère quasiment en direct la programmation des minéraliers et ce quel que soit la variation du niveau des stocks de minerai disponibles au bord de mer en Nouvelle-Calédonie. Cette mainmise de l’approvisionnement sur la production minière occasionne des décalages, des modifications, dans les plans de production et en retour des frais de démurrage pour la co-entreprise calédonienne NMC. Etant une entreprise sous-traitante et exclusive de cette dernière, la société Cotransmine est contrainte de travailler à perte sur des doubles ports ou sur des chargements qu’elle ne peut pas toujours honorer faute de minerai. Autrement dit, la plupart des frais de démurrage et autres surcoûts opérationnels de la chaîne d’approvisionnement sont à la charge des deux sociétés calédoniennes. Ayant de gros problèmes de trésorerie, NMC ne peut que mettre en difficulté son plus gros sous-traitant Cotransmine alors dans l’incapacité de réaliser des profits, de maintenir sa flotte en état et d’investir dans de nouveaux remorqueurs et chalands. Transférer les opérations de chargement sur NMC serait une façon habile pour POSCO de mettre la main sur Cotransmine, la seule société opérationnelle du groupe SMSP entièrement calédonienne.
Leviers stratégiques. En assurant le contrôle économique, financier et opérationnel du partenariat, POSCO dispose des principaux leviers lui permettant de faire évoluer la filière au mieux de ses intérêts. Le doublement de capacité de l’usine en Corée est imposé par POSCO qui détient la clés de la ressource et se fait à partir de la plus-value tirée du minerai calédonien, du moins tant que le territoire est en mesure d’en assurer l’approvisionnement. Le coût de construction de la seconde ligne et du port de déchargement globalement estimé à 449 millions de dollars est financé à 75% par emprunt souscrit auprès de la banque coréenne Kexim, lequel est garanti par l’usine de Gwangyang. Les autres 25% sont couverts par la capacité d’autofinancement générée par l’usine, donc non distribuables en Nouvelle-Calédonie, une façon subtile pour POSCO de capter la ressource minière d’une co-entreprise tentant désespérément de garder la tête hors de l’eau avec un seuil de rentabilité se situant au-dessus de 18 000 $ la tonne, soit à un niveau similaire à celui de la filière SLN. Les besoins en fonds de roulement, les coûts de mise en service et de montée en production de l’usine sont financés par la trésorerie d’exploitation, ce qui dégrade également la capacité de distribution des dividendes. En Nouvelle-Calédonie, le doublement de la capacité de production de la mine nécessite un investissement de 178 millions de dollars intégralement financé par la banque coréenne Kexim et garanti par l’usine de Gwangyang, car NMC est dans l’impossibilité de dégager une capacité d’autofinancement et n’offre aucune surface financière crédible pour les banques. Ce crédit relais d’environ 16 milliards de francs doit être remboursé dans son intégralité en juillet 2016, soit 30 mois après le premier tirage. Avec un report à nouveau négatif estimé a plus de 4 milliards de francs à fin 2014, tout laisse à penser que NMC ne pourra pas rembourser ce crédit relais, que les coréens seront contraints de le faire et qu’afin d’éviter cela les actionnaires pourraient procéder à des ajustements qui se feraient bien évidement en faveur de POSCO. Autrement dit, en laissant s’installer ce défaut de parallélisme, POSCO a définitivement pris une option sur le contrôle de l’ensemble du partenariat, donc sur la ressource.
Contrôle de la ressource. Pour continuer à parler d’une usine off-shore « détenue à 51%« , la SMSP est contrainte de trouver le minerai pour l’alimenter. C’est la raison pour laquelle, la minière du Nord espère que les pouvoirs publics contraindront les petits mineurs à ne plus exporter de minerai brut vers le Japon et que la prise de majorité de la Société territoriale calédonienne de participation industrielle (STCPI) dans le capital de la Société Le Nickel-SLN (SLN) lui procurera le minerai nécessaire. Or si sur le plan commercial, la mise en place du partenariat entre SMSP et POSCO aura permis dans un premier temps de baisser la teneur d’exportation du minerai de nickel à une teneur pivot de 2,3%, force est de constater que les fondeurs japonais ont immédiatement réagi et qu’ils sont aujourd’hui capables de traiter des teneurs encore plus basses, avec la valeur pivot du Gogokaï étant passé à 2,2% en 2014 et 2,1% en 2015. A part la société de Louis Ballande qui exporte du minerai à une teneur d’environ 2,1% pour son client et partenaire Sumitomo, les autres mineurs exportent du petit minerai au-dessous de 2%. Non seulement la teneur moyenne des garniérites expédiées vers le japon est inférieure à celle alimentant l’usine de Gwangyang, de l’ordre de 1,9% en moyenne contre 2% pour la Corée, mais à teneur équivalente et compte tenu des valeurs pivots respectives, le prix payé par les fondeurs japonais est 15% plus cher que celui partant vers la Corée dont le prix reste basé sur la teneur initiale avec des pénalités pour les teneurs inférieures. De plus, afin de sécuriser leur approvisionnement, les japonais ont mis en place la pratique du profit sharing, qui est un bonus perçu par le mineur sur la valeur métal du minerai. En somme, en voulant tirer avantage des accords commerciaux et s’étant obstiné à ne pas vouloir revoir les teneurs et les prix à la baisse, POSCO a perdu son avantage compétitif et a permis aux fondeurs japonais de revenir dans la course. Pour autant, c’est bien la NMC et Cotransmine, donc la Nouvelle-Calédonie, qui fait les frais de la non-revalorisation du prix du nickel. Compte tenu, des déséquilibres économiques, financiers et opérationnels, le contrat d’exclusivité de fourniture de minerai entre les deux partenaires se retourne contre la SMSP qui est contrainte de fournir toujours plus si elle veut continuer à faire vivre l’idylle de la filière off-shore.
Le management par la contrainte. Si en dépit des beaux discours sur le « partenariat gagnant-gagnant » l’usine de Gwangyang refuse toujours de communiquer le détail des composantes de sa structure de coût, celui de l’emploi de ses réserves et ses plans de trésorerie à son actionnaire principal qu’est la SMSP, POSCO connaît la co-entreprise minière dans ses moindres détails. Si contrairement à cette dernière, l’usine de Gwangyang génère des profits substantiels, la plus grande partie n’est pas distribuée et sert à autofinancer les investissements industriels en Corée. La question est donc moins de savoir ce que l’usine gagne que de connaître ce qui revient en Nouvelle-Caledonie. Si aucun calédonien ne travaille encore aujourd’hui en Corée pour l’usine de Gwangyang, en revanche de plus en plus de cadres coréens s’installent en Nouvelle-Calédonie aux commandes de la NMC avec un sens aigu de la partition et un soin particulier pour l’approvisionnement de l’usine. Si un financement de 178 millions de dollars, soit environ 16 milliards de francs, devrait effectivement être consacré à l’extension de la capacité de production de la mine, la plupart des travaux de fabrication et d’infrastructure sont réalisés par POSCO A&C et ses sous-traitants coréens, et non par les entreprises calédoniennes. En somme, si la propriété légale du capital de la SNNC est censée appartenir à 51% à la SMSP, la propriété économique est bien détenue par POSCO qui met son partenaire devant ses responsabilités. Tant qu’il y aura du minerai et un marché porteur pour l’acier inoxydable, POSCO réinvestira les profits tirés de la transformation du minerai calédonien dans la construction d’autres lignes supplémentaires en Corée. En revanche, le jour où NMC ne pourra plus assurer ses engagements, alors et seulement alors les calédoniens réaliseront ce qu’est une cavalerie industrielle.  Ils seront face à un choix cornélien : soit la SLN et les petits mineurs seront contraints d’exporter leur nickel en Corée, soit ils redeviendront propriétaires à 100% des vieilles mines de NMC restant à réhabiliter, tandis que POSCO reprendra ses unités de production qui seront alors approvisionnées avec du minerai venant d’ailleurs. La devise de POSCO se passe de commentaires : We move the world in silence!
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