Black, brown & beige

SLNPremier employeur du territoire avec aujourd’hui quelques 2200 salariés, premier contribuable détenant plus de la moitié de la surface minière concédée du territoire, en opération depuis maintenant 135 ans, la Société Le Nickel-SLN (SLN) est une actrice économique incontournable du paysage calédonien et de son espace de sociabilité, un terreau fertile de la franc-maçonnerie locale. Grâce à son domaine minier exceptionnel, elle exerce en termes de gouvernance un véritable pouvoir de servitude sur les autres sociétés minières tributaires de la ressource. Elle contrôle directement ou le plus souvent par le biais d’une coalition de petits mineurs travaillant pour elle, les syndicats professionnels ainsi que leurs représentations au sein des institutions et divers organismes du territoire. Présenté sous les meilleurs auspices, le « modèle SLN » est finalement à l’image des hauts fonctionnaires et autres transfuges métropolitains qui en font la promotion, prisonnier des gestes imprimés par les privilèges, les vieilles habitudes et les préjugés des corps constitués. Au fil des années, son usine placée au cœur de la ville est devenue tout à la fois l’expression d’un véritable savoir-faire minier, un bassin d’emplois spécialisés, le symbole de l’emprise coloniale et du déclin industriel de la France. L’influence exercée par la SLN sur les travaux qui devaient conduire à l’élaboration d’un schéma stratégique industriel est révélatrice d’une position encore dominante bien que vouée à s’infléchir avec la venue des multinationales étrangères.
Replaçons-nous en 2012, où en plein comité stratégique industriel, la filiale calédonienne du groupe Eramet générait une perte nette de 4,1 milliards de francs avec un cours moyen du nickel à 7,95$ la livre, soit environ 17 500$ la tonne ce qui représente un cours au-dessus des coûts opératoires de la moyenne des producteurs. A l’époque, Anne Duthilleul ne pouvait pas ne pas savoir que la société était en difficulté lorsqu’en 2013, avec la baisse des cours, elle affichait une perte historique de 25,6 milliards de francs. Pourtant, dès la sortie de la première mouture dudit rapport le soi-disant « modèle SLN »  s’affichait dans les médias et sur d’immenses supports publicitaires, sans la moindre humilité ni vergogne par l’industriel, comme étant « le modèle le plus profitable à la Nouvelle-Calédonie ». L’influence et les largesses de la vieille Dame sont telles qu’en dehors du mensuel satirique Le Chien Bleu et de l’hebdomadaire Les Infos aujourd’hui disparu avec ses éditeurs, aucun commentateur de la vie publique calédonienne n’eut visiblement la volonté, la latitude ou tout simplement l’autorisation de s’interroger sur la finalité derrière toutes ces agitations politiques cherchant à s’interposer pour faire diversion. Ceci démontre l’influence des corps constitués sur ceux qui sont en charge de façonner l’opinion et donc pourquoi les autres voies de valorisation ne peuvent que subir ce phénomène médiatique de surface destiné à arrêter le regard des calédoniens pour les empêcher de voir et de comprendre pourquoi le territoire retire si peu des bénéfices de l’industrie du nickel. Sous couvert d’une neutralité affichée, de nombreux commentateurs préfèrent trouver refuge dans le commentaire texte reflétant l’idéologie dominante, refusant d’aller au-delà de la juxtaposition de points de vue et ce dans le but de préserver les bonnes relations avec notamment ceux qui gèrent les budgets publicitaires. En revanche, le Conseil économique, social et environnemental sort clairement de sa neutralité lorsque Janine Décamp et Jean-Claude Brésil, les Bonnie and Clyde de la « société civile organisée » par le club algérois, proposent une auto-saisine cherchant à stigmatiser la filière offshore valorisant le petit minerai. Comment ne pas alors éprouver une sensation de profonde injustice, ressentir un sentiment d’impuissance et s’autoriser quelques digressions existentielles entachées d’un certain lyrisme industriel en forme de défiance ?
Si le rapport d’Anne Duthilleul présenta la SLN comme étant « la voie de valorisation la plus profitable pour le pays », de nombreuses questions restèrent volontairement en suspens dans son analyse et ses orientations, alors que les réponses étaient connues et qu’elles sont primordiales pour la Nouvelle-Calédonie. En effet, au bilan de l’exercice clos le 31 décembre 2011, les immobilisations financières de la SLN s’élevaient à 118 milliards de francs. Allaient-elles être directement affectées au financement de la nouvelle centrale d’énergie? Mais alors, si cette dernière est véritablement la clé de la compétitivité de l’usine, pourquoi la direction ne l’a-t-elle pas déjà fait ? L’investissement avait en effet été annoncé en 2007 et les profits dataient de cette même période fastueuse. Au lieu de financer ses infrastructures la filiale calédonienne ne serait-elle pas plutôt mise à contribution par sa maison mère parisienne pour le développement hypothétique d’un projet concurrent en Indonésie développé par PT Weda Bay Nickel ? Cette société est en effet détenue à 90% par la société singapourienne Strand Minerals dont le capital est contrôlé à 66,6% par Eramet, l’indonésien PT Antam n’en détenant que 10%. Mais dans la perspective de l’entrée en vigueur du décret de 2009 le 12 janvier 2014, il y avait de quoi être assez sceptique quant au succès de cette délocalisation car le cours du nickel était alors bien trop bas et les décisions du gouvernement indonésien bien trop incertaines pour qu’Eramet puisse espérer bénéficier d’un pacte de stabilité fiscale avantageux, conserve la majorité du capital de PT Weda Bay Nickel et soit en même temps en mesure de lever les financements nécessaires pour construire une usine qui aurait couté entre 6 et 8 milliards de dollars. Le moyen de pression qu’Eramet exerçait sur la Nouvelle-Calédonie devenait alors plus qu’incertain.
Aussi, une autre question du même ordre se posait, alors qu’elle ne fut jamais clairement mise en exergue par l’analyse et les orientations dudit rapport. Qu’allait-il advenir des domaines de Prony & Pernod, originellement estimés à plus de 4 millions de tonnes de nickel métal contenu dans 280 millions de tonnes de minerai latéritique, soit une richesse deux fois supérieure à celle de Goro, dont le traitement nécessite néanmoins le développement d’un tout autre procédé compte tenu du volume de minerais de transition? En effet, suite à l’identification de réserves importantes de garniérites sur Goro, le rapport d’Anne Duthilleul ne préparait-il pas le terrain d’une cession, voire d’une partition Nord Sud ? Nous avons aujourd’hui quelques éléments de réponse. L’attribution de Prony & Pernod fut tout simplement une condition pour que Vale accepte de venir en aide à la Société de participation minière du sud calédonien qui dès septembre 2012 se trouvait dans l’incapacité de rembourser sa première échéance de 10 millions d’euros. La SLN, incarnant la voie de valorisation la plus profitable pour le territoire, accepta de fermer les yeux en s’associant à l’opération puisqu’en échange elle espérait récupérer les garniérites logées sous les horizons latéritiques. Mais une fois que Vale et Eramet auraient été autorisés à sonder et évaluer le potentiel garniéritique sous les horizons latéritiques, auraient-ils été en mesure de disposer de cette ressource importante, sous quelles conditions, pour quoi faire et à quel prix? La Nouvelle-Calédonie aurait-elle alors encore eu les moyens de faire valoir ses orientations stratégiques, sachant qu’elle est minoritaire dans ces deux usines majoritairement contrôlées par des intérêts étrangers détenant 61% de la surface minière concédée du territoire au travers de ces filiales? Comment les politiques, notamment ceux élus en province Sud, auraient-ils pu encore parler de maîtrise de la ressource minière du pays ? Sous quels prétextes auraient-ils pu déclasser des gisements placés en réserve technique provinciale et faire octroyer des autorisations personnelles minières, des permis de recherches et des autorisations d’exploration à des sociétés qui, manifestement, n’avaient pas besoin de ressources minières supplémentaires ? Etait-il si difficile de réaliser que le pillage de cette ressource calédonienne se ferait sous couvert de synergies entre d’une part, une usine nouvelle contrainte de produire du nickel hydroxyde cake, un produit intermédiaire contenant 40% de nickel, à défaut de produire un oxyde de nickel plus raffiné, et d’autre part, une usine vieillissante contrainte d’exploiter de la haute teneur pour couvrir ses coûts d’exploitation anormalement élevés ?
Non seulement le comité stratégique industriel refusa de soulever ces questions ô combien importantes pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, mais il fut également un écran de fumée pour continuer à ne pas s’apercevoir que les problèmes respectifs de ces deux opérateurs sont d’une part la fiabilité et d’autre part la compétitivité de leurs usines. Plus encore, il permit aux représentants des trois provinces au sein de la Société territoriale calédonienne de participation industrielle (STCPI) d’entériner la décision des actionnaires majoritaires de distribuer les dividendes. En effet, auraient-ils pu le faire s’ils savaient, ou plutôt s’il était de notoriété publique qu’ils sachent, que la SLN perdait près de 30 milliards de francs au cours des deux derniers exercices ? Ces éléments se trouvaient pourtant dans le bilan intermédiaire de la SLN clos le 30 juin 2013, lequel indiquait une seconde distribution de 35,7 milliards de francs de dividendes s’ajoutant aux 53,7 milliards distribués l’année précédente. Il aurait fallu alors se rendre à l’évidence qu’entre 2012 et 2013, le manque à gagner pour la Nouvelle-Calédonie résultant du fait que la STCPI n’avait effectivement pas pu procéder à l’option de l’échange des titres dépassait les 14 milliards de francs. Ainsi, le groupe Eramet ponctionna un peu plus de 50 des 89,4 milliards de francs de dividendes distribués par la SLN. En faisant ainsi remonter l’argent au siège, autrement que par les contrats d’assistance technique, les redevances forfaitaires, les conventions de commercialisation et autres contributions aux frais de la raffinerie de Sandouville, la filiale calédonienne s’en remit encore une fois au bon vouloir de la maison mère parisienne pour couvrir les besoins de financement nécessaires à la réalisation de sa nouvelle centrale d’énergie. Mais le plus désolant aurait alors été d’admettre publiquement, en plein comité stratégique industriel, que ces décisions de gestion sont finalement prises avec l’accord des élus locaux au sein de la STCPI.
S’agit-il d’une complicité malveillante de la part des indépendantistes où d’une irresponsabilité désobligeante, auquel cas leurs lobbyistes auraient eu une part de responsabilité, celle de ne pas expliquer les tenants et aboutissants d’une telle décision car qu’ils fussent indépendantistes ou pas, ce fut en effet avec une volonté à peine voilée de s’assimiler à un système pourtant révolu par les accords politiques que les représentants des trois provinces donnèrent leur consentement. Ce fut à contre-courant de la volonté de contrôler les outils du développement économique, telle que stipulée à l’article 4.4 de l’Accord de Nouméa, que les trois sociétés d’économie mixte se partagèrent quelques 30 milliards de francs pour combler leurs pertes. « Enfants gâtés hier du colonialisme, aujourd’hui de l’autorité nationale, ils organisent le pillage des quelques ressources nationales » écrivait du bled quelques mois avant l’indépendance algérienne un jeune psychiatre et essayiste répondant au nom de Frantz Fanon.
Sur notre « terre de parole et de partage » se souvient-on encore que le schéma stratégique industriel, élaboré sous l’égide de hauts fonctionnaires de l’Etat, était censé présenter une vision réellement partagée et cohérente de l’avenir à long terme de la richesse que constitue le nickel en Nouvelle-Calédonie ? Il se devait effectivement de constituer une plateforme de discussions d’où devait émerger une politique industrielle au profit de la Nouvelle-Calédonie. Or dans le but de préserver un statu quo favorisant les intérêts d’Eramet-SLN avec la complicité des représentants des sociétés d’économie mixte provinciales, les principales orientations du rapport firent ce que les grands émissaires ont toujours fait ici comme en Afrique. Pour des raisons matérielles transgressant la frontière du droit, de la politique et de la morale, elles divisèrent au lieu de rassembler autour de points de convergence les décideurs politiques locaux pourtant invités à réfléchir et agir sur des sujets bien trop importants pour sombrer dans le dénigrement et la caricature. Quel prodigieux manque d’imagination pour une communauté de destin en quête d’émancipation!
Nul doute que le schéma stratégique industriel reste à faire et qu’il devra être l’expression de la volonté générale émanant d’une discussion sur le fond entre calédoniens. Nul doute que la stratégie globale du nickel renvoie les élus calédoniens à leur incapacité de compréhension et de dialogue.  Comme le journaliste Yann Mainguet le constata deux années plus tard, « la réflexion devait aboutir à une vision partagée de l’avenir à long terme de cette richesse. A l’époque, les optimistes parlaient du futur collectif du nickel, de synergies, de la nécessité d’engager une vision « pays ». Et au final ? Tout s’est évaporé sur le terrain. Tout est oublié. Le protocole général d’accord relatif aux gisements miniers de Prony et Pernod, signé par la province Sud, les sociétés Vale Canada et Eramet, puis annulé, avait laissé planer un doute. La récente entente entre le groupe Maï et le chinois JinPei confirme une évidence. Chacun agit dans son périmètre, est assis sur son tas d’or ou sur ses dettes, note un observateur averti ». Comment ne pas vouloir jouer du black, brown & beige dans ces conditions où, peu réceptif à l’harmonie l’on se sent plutôt porté par le décalage entre le son et son octave, privilégié de pas être obligé de faire partie de cet orchestre noueux et servile, bien incapable de vibrer à l’unisson ?

 

Publicités
Cet article a été publié dans Politique industrielle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.