Le nickel et la raison d’Etat

Port_gwangyangL’usine du Nord comme celle de Gwangyang repose sur le principe d’une répartition équitable du capital social des co-entreprises porteuses de projets. Pour autant, le nationalisme de la ressource et son corollaire calédonien qu’est la participation majoritaire de 51% sont loin d’être des concepts nouveaux, ni une garantie contre les pressions hégémoniques du grand capital. Pour des raisons qui tiennent à l’histoire, notamment à l’écrasante défaite et la profonde humiliation infligée par la guerre de l’opium, le nationalisme économique chinois de Mao Zedong est à bien des égards significatif. Lors de la décolonisation, notamment du continent africain, nombre de pays riches en ressources naturelles pensaient pareillement pouvoir contrôler les prix de ces ressources et faire monter en gamme la production minière pour aider à passer d’une production de minerai brut à des métaux transformés. Hugo Chavez décréta la requalification de toutes les concessions pétrolières du Venezuela en entreprises mixtes où l’Etat devenait l’actionnaire majoritaire, ce qui n’empêchait pas de faire de ce pays affecté par la malédiction de la ressource, l’un des plus dangereux d’Amérique du sud. En Australie, Gina Rinehart sécurisa 70% du capital de la société Roy Hill exploitant les mines de fer dans la région du Pilbara prés de Port Hedland, tandis qu’un consortium composé du japonais Marubeni, du coréen POSCO et du chinois China Steel Corporation apportèrent non moins de 7,2 milliards $ au travers d’un pool bancaire de 19 établissements financiers. En Nouvelle-Calédonie, le nickel prend cependant une toute autre dimension parce que sur le plan économique il constitue bien sûr la principale richesse du pays (92% des exportations en valeur et 10% du produit intérieur brut), mais aussi parce qu’il revêt un caractère à la fois sensible et stratégique.
Pour la Nouvelle-Calédonie, le nickel est plus qu’une alchimie faite d’érosion et d’oxydation du minerai, de spoliation et d’exploitation des hommes. Tout comme le respect de la souveraineté du pays dépositaire à qui est reconnu le droit à l’autodétermination, son contrôle se doit d’être non négociable, quel que soit l’architecture capitalistique mise en place, quel que soit la tutelle exercée par l’autorité administrative et quel que soit les promesses alléchantes faites par ces puissances faustiennes exploitant les disparités de législations sociales, fiscales et environnementales. Dire que le nickel coule dans les veines des calédoniens est un euphémisme bien qu’il s’inscrive depuis peu dans une revendication identitaire et contre un processus de colonisation de peuplement. « La mine sur laquelle vous allez, c’est l’avenir de vos enfants » disait Jean-Marie Tjibaou. Pourtant, force est de reconnaitre que les kanaks n’avaient fait que subir l’activité minière, l’occupation du maquis, la pollution des creeks, l’inégalité des chances, celle de la redistribution des richesses, sans oublier l’immigration industrielle faisant du peuple premier une population minoritaire dans son propre pays. Mais dans ces mots du leader indépendantiste, ne fallait-il pas y voir justement une part d’idéal dans l’évolution des idées et de la place de la dignité humaine au cœur de l’activité économique ? Ne fallait-il pas y discerner une conception profondément humaniste bien que mythique de l’indépendance, une révolte existentielle contre les promesses non tenues du candidat élu à la présidentielle de 1981 ? Ne fallait-il pas y voir une prise de conscience dont la force résiderait dans la complémentarité entre des courants de pensée qui seraient capables d’intellectualiser tous ces nouveaux paramètres, des hommes et des femmes venus d’ici et d’ailleurs qui n’auraient pas eu peur de s’engager dans la longue marche de la reconquête d’une souveraineté partagée, une base capable de gérer ses différentes tendances, des cadres capables de surmonter leurs dissensions internes et donc de mobiliser les sympathisants sur l’ensemble du territoire ? Oui mais comment opposer l’histoire de la décolonisation à la souveraineté de la puissance de tutelle ?
En bon républicain, faut-il pour cela tenter d’oublier que pour construire son Empire, la raison d’Etat avait pris de l’Afrique tout ce qu’elle avait pu sans rien lâcher de ce qu’elle possédait dans l’Asie-Pacifique, que durant les deux décennies qui suivirent la seconde guerre mondiale, la « raison des tas » perdit pratiquement toutes ces possessions sans s’être préparée, ni au sacerdoce postcolonial, ni à l’exercice de la démocratie, pas la république des jacobins confisquée par les sans-culottes, mais celle érigée par le système parlementaire européen ? Que ce soit en Algérie, à Madagascar, au Vietnam et dans bien d’autres pays, force est d’admettre que jamais cette rationalité administrative au service de notre espace républicain n’aura présenté ses excuses aux peuples colonisés pour le sang qu’elle a sur les mains, tant elle reste imprégnée par le siècle des lumières et sa mission civilisatrice. Bien sûr, en 1946, le pays de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen abrogea le régime de l’indigénat, bien que la marginalisation de la culture kanake resta un fait avéré. Il conféra la citoyenneté aux populations autochtones, mais face aux revendications tant foncières qu’identitaires, et à cause de ses propres intérêts stratégiques liés à l’étendue de son domaine maritime, il supprima le régime d’autonomie institué par la loi-cadre de 1956. La conception jacobine du pouvoir tricolore que restaura le Général de Gaulle en 1958 ne fit-elle pas son grand retour sur le territoire par le biais des lois Billotte et Jacquinot ? Le statut Lemoine du gouvernement de François Mitterrand ne cherchait-il pas finalement à entériner les effets d’une immigration massive depuis le boom du nickel et les directives de Pierre Messmer? Aussi, avec le recul, est-il aujourd’hui si difficile de comprendre pourquoi des hommes et des femmes se mobilisèrent afin de faire reconnaitre à la raison d’Etat les parts d’ombre du colonialisme, afin de faire valoir leurs droits fondamentaux avec ce passage de l’attachement de la Nouvelle-Calédonie dans la France à la demande de pleine souveraineté? Cette folie consubstantielle à l’ordre « Etat-bli » pouvait-elle affirmer son identité autrement qu’en tant que peuple s’inscrivant dans une véritable dynamique d’émancipation politique du pays ? Comment alors concevoir et légitimer une forme de violence faite aux dispositions naturelles de la raison?
Nous connaissons tous la réponse ! L’inflexibilité de la raison d’Etat déboucha sur le rejet pur et simple du statut proposé par Georges Lemoine, sur la création du FLNKS le 24 septembre 1984, sur le boycott actif des élections territoriales le 18 novembre, la désignation du gouvernement provisoire de Kanaky le 25 novembre, avec la montée des couleurs du drapeau de Kanaky à la tribu de la Conception. L’inflexibilité de la raison d’Etat déboucha sur le rejet pur et simple d’un statut d’indépendance association de la part des « victimes de l’histoire ». Cette exaspération hyperbolique de l’autorité de tutelle fut l’aboutissement d’un long processus de protestation, avant de devenir une forme de défiance et de méfiance vis-à-vis de la métropole. Mais peut-on vraiment opposer la justice des hommes à la raison d’Etat et si oui à quel prix ? Entre le 19 septembre 1981 et le 12 janvier 1985, deux secrétaires généraux de l’Union calédonienne furent assassinés sous la première mandature de la présidence de François Mitterrand, qui comme chacun sait en Algérie, adopta en 1954 et l’année suivante une attitude pour le moins pragmatique en tant que ministre de l’intérieur, puis garde des sceaux. Comme leur prédécesseur Maurice Lenormand, Pierre Declercq puis Eloi Machoro devinrent les cibles privilégiées de l’Etat qui n’a pas lésiné sur les moyens pour les discréditer, ou les faire disparaitre de la scène politique locale. Comme l’affirma Michel Rocard, l’Etat a encore les moyens de mener une guerre coloniale. Alors comment apprivoiser et se réapproprier cette raison faute d’avoir les moyens de pouvoir l’exclure ?
Suite à la réinscription de la Nouvelle-Calédonie sur la liste des pays à décoloniser, et au regard de la communauté internationale sur la présence française, la raison d’Etat est désormais tenue d’accompagner, de remplir et de s’en tenir à son rôle de puissance administrative engagée dans un processus de décolonisation. Sur la scène internationale des Nations Unies elle est tenue de porter à connaissance la logique du compromis tendant à instaurer un processus d’émancipation du territoire, notamment au niveau du transfert des compétences, directes ou partagées, automatiques ou facultatives, comme celles prévues à l’article 27 de la loi organique de 1999 (à savoir les règles relatives à l’administration et au contrôle de la légalité des collectivités publiques, l’enseignement supérieur et la communication audiovisuelle). La raison d’Etat se doit de mettre en œuvre  les conditions d’exercice de la consultation de sortie de l’accord. Dans ce pays où le destin commun et la citoyenneté en devenir tentent de se construire en rassemblant les gens autour de symboles forts empreints de nationalisme, où pour être viable et vivable la diversité culturelle se doit d’être une quête d’unité respectant le pluralisme ethnique, se pose inéluctablement la question du contrôle de la ressource. Même si la décolonisation n’est pas nécessairement synonyme d’accession à la pleine souveraineté, même si la notion des 51% reste un affichage utile qu’il convient néanmoins de dépasser, même si la politique, le sexe, les affaires et la corruption passive font souvent bon ménage, force est de reconnaître que les « préalables » de l’usine du Nord ont contraint la raison d’Etat à reconnaître du bout des lèvres « les ombres de la période coloniale » dans le préambule de l’Accord de Nouméa. La raison d’Etat dit aujourd’hui vouloir privilégier le dialogue et la concertation bien qu’elle ne puisse difficilement s’empêcher d’imposer l’écriture des choses, c’est-à-dire les éléments de langage dont la signification ne peut être comprise qu’au travers de ses intérêts supérieurs. L’Etat reste en effet l’actionnaire de référence d’Eramet et à l’évidence, ni les populations kanakes, ni même les calédoniens, n’ont été en mesure de prendre le contrôle plein et entier de la principale ressource naturelle de leur territoire, même si dans le marbre de l’Accord de Nouméa il est écrit que « lorsque l’Etat détient directement ou indirectement la maîtrise totale ou partielle des outils de son développement, la Nouvelle-Calédonie le remplacera ».
Mais les « sociétés pays » sur lesquelles les élus calédoniens exercent ou sont censés exercer un contrôle, sont-elles suffisamment transparentes pour gérer le patrimoine minier et la ressource publique qu’elles revendiquent? Informent-elles vraiment les citoyens et l’autorité exerçant le contrôle de la légalité des collectivités publiques à qui elles font sans arrêt appel pour soutenir l’élaboration de leurs « projets pays »? Cela ne suppose-t-il pas que le mode d’organisation de ces « sociétés pays » puisse faire émerger des contre-pouvoirs au sein du processus décisionnel, que les informations techniques et financières soient disponibles, exhaustives, cohérentes et en adéquation avec les politiques publiques? Les élus calédoniens sont-ils aujourd’hui capables de dégager un consensus leur permettant de gérer cette ressource sans qu’elle tombe dans les mains des multinationales étrangères? Malgré le transfert des compétences directes et progressives de 2000 à 2014, le schéma de mise en valeur des richesses minières n’était-il pas censé faire au plus tard en 2004 un inventaire minier, définir les perspectives de mise en exploitation des gisements, élaborer les principes directeurs en matière de protection de l’environnement, fixer les orientations en matière de développement industriel ainsi que les principes régissant la politique d’exportation? En 2009, la Nouvelle-Calédonie se dota d’un établissement public administratif, le fonds nickel, dont l’objet était de garantir l’essor de l’industrie minière en cas de crise du secteur et d’assurer ainsi le financement de la réhabilitation progressive des zones dégradées. Or, au cours de ses cinq années d’existence, ce fonds pompier ne dépensa-t-il pas autant dire pas grand-chose pour la mise en œuvre de sa mission qui devait prendre en compte à minima la réhabilitation des sites miniers et la problématique du désengravement des cours d’eau? Eu égard aux investissements engagés par les deux grands projets industriels bénéficiant de pactes de stabilité fiscale et au laps de temps nécessaire pour dégager des bénéfices imposables, ne faut-il pas s’attendre à ce que la mise en place du fonds souverain soit tout aussi laborieuse et inefficace? Inexorablement, l’impossibilité d’une stratégie globale du nickel ne renvoie-t-elle pas les élus calédoniens à leur incapacité de compréhension et de dialogue? Reste-t-il une lueur d’espoir dans la pénombre du processus d’émancipation du territoire?
Les calédoniens peuvent-ils vraiment compter sur l’expertise présumée des représentants de l’Etat? Le rapport d’Anne Duthilleul s’inscrivant dans le prolongement du schéma de mise en valeur des richesses minières, ne s’évertua-t-il pas à minimiser les ressources valorisables du territoire et ne chercha-t-il pas à occulter les complémentarités latentes qui pouvaient exister entre les différentes voies de valorisation possibles, le manque à gagner sur les exportations de minerai brut ou encore le poids d’une économie administrée pour soutenir la Société Le Nickel-SLN. Pourtant, pour remplir les objectifs affichés et donner au moins l’illusion d’un traitement équitable, le rapport n’aurait-il pas dû s’appuyer sur au moins deux critères d’ordre économique : d’abord la rentabilité des filières, qui aurait pu être comparée en ramenant les résultats de chacune des entreprises à la tonne de nickel produite, et ensuite l’usage du capital naturel, qui aurait dû être pris en compte en pondérant les résultats de ces mêmes entreprises par la teneur en nickel utilisée et concomitamment empruntée aux générations futures? Or les comparaisons ne furent ni équitables du point de vue de l‘accès à la ressource, ni objectives du point de vue de la méthode. Le comité des présidents, placé sous l’égide de Jean-Jacques Brot, fut tout aussi incapable de poser les bases d’une gestion de la ressource comme préalable à la fondation d’une forme nouvelle de souveraineté partagée dans un destin commun. Aujourd’hui, les élus calédoniens semblent bien incapables d’élaborer cette stratégie industrielle car ils sont démunis et désunis face à la puissance financière des multinationales étrangères contrôlant les projets du Nord au Sud, face à une raison d’Etat expérimentée dans toutes les techniques du maintien de l’ordre, bien que dépassée par les logiques financières du contrôle et de l’optimisation de la ressource.
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