L’affichage des 51%

kns_allumage_lanceDans l’imaginaire collectif calédonien le curseur des 51% de la SMSP est progressivement devenu un critère capital dans l’ordre du discours postcolonial, une sorte de Doctrine Nickel prônant l’émancipation et le contrôle de la ressource au profit du pays. A n’en plus douter, l’idée de détenir 51% dans les projets industriels a aussi fait son chemin chez de nombreux non-indépendantistes. A l’inverse, le manque de dimension pays des sociétés Le Nickel-SLN et Vale Nouvelle-Calédonie, dont les capitaux sont contrôlés respectivement à 66% et 95% par des intérêts extérieurs à la Nouvelle-Calédonie, contraste avec celle de la minière du Nord qui détient une participation majoritaire dans le capital de chacune des co-entreprises issues des partenariats qu’elle élabore avec des sociétés étrangères. La participation majoritaire de 80,5% détenue par Vale dans le projet Goro Nickel contre 5% seulement pour la Société de participation minière du sud calédonien reste le symbole de l’emprise des multinationales sur la ressource calédonienne. Ce marqueur génétique du patriotisme économique qu’est la participation majoritaire dans la structure du capital des co-entreprises l’est également dans la « volonté affichée » de prise de contrôle de celui de la Société Le Nickel-SLN par les trois provinces, tant il parait aujourd’hui normal pour la majorité de la population que la Nouvelle-Calédonie dispose enfin de la maitrise de sa ressource minière. So far, so good, comme disent nos voisins anglo-saxons ! Vu au travers de ce logiciel intellectuel, que d’aucuns perçoivent comme étant la base d’une Doctrine Nickel, il va de soi qu’un pays, même s’il n’est pas un Etat, indépendant ou pas, doit en effet prendre le contrôle de ses secteurs stratégiques. Vu au travers du prisme identitaire, cette particularité fait assurément la fierté des indépendantistes, politiques ou coutumiers, lorsqu’ils se déplacent à Paris, au comité des signataires, où dans les pays du forum, notamment en Papouasie Nouvelle-Guinée, pays richissime en ressources naturelles pillées par les multinationales. Pour autant, la prise de participation majoritaire ne doit pas nous dispenser de nous interroger sur la véracité et de l’efficacité du contrôle effectif de cette richesse.
En effet, le fait de détenir 51% du capital social d’une co-entreprise porteuse d’un projet industriel est généralement perçu comme une prise de contrôle du projet et de ses revenus. Il faut dire qu’à la suite de l’arrivée des dix-sept modules de l’usine du Nord en provenance du port chinois de Qingdao, puis de la mise en service de la première ligne de production, le regard porté sur le projet du Nord a progressivement changé, au point de faire naître quelques amalgames tendancieux. Il faut dire que certains commentateurs de la vie publique entendirent des voix, allant jusqu’à affirmer qu’avec l’usine du Nord les kanaks disposeront prochainement de moyens à la hauteur de leurs ambitions souverainistes, prenant même le parti de raconter cette prise de contrôle de la population kanake sur la principale ressource de la Nouvelle-Calédonie, l’histoire d’un peuple qui aurait laissé la violence pour s’émanciper avec des armes économiques et pour récupérer sa dignité. Bien que passagèrement flatteuses et un tantinet idéalistes, de telles affirmations doivent naturellement être replacées dans contexte international car l’usine du Nord n’est ni une condition politique, ni un moyen économique d’accéder à l’indépendance.
Pour les indépendantistes les accords politiques s’inscrivent d’abord et avant tout dans un contentieux colonial, et donc dans un processus irréversible qui, usine ou pas, doit amener le pays à l’indépendance. Selon la résolution 1541 (XV) de l’assemblée générale des Nations unies, un territoire non autonome atteint sa pleine autonomie « quand il est devenu Etat indépendant et souverain, quand il est librement associé à un Etat indépendant, ou quand il s’est intégré à un Etat indépendant ». Indépendance, association ou intégration, quel que soit la modalité, elle doit résulter d’un choix libre et volontaire des calédoniens, sur la base égalitaire et complète de leurs droits fondamentaux mis en exergue par la charte des Nations unies. La résolution 2625 (XXV) prise dix ans plus tard ajoute aux trois modalités d’exercice une quatrième possibilité, à savoir : « l’acquisition de tout autre statut politique librement décidé par un peuple » comme étant un moyen acceptable de décolonisation. En clair, l’usine du Nord n’a rien à voir là-dedans et si ce projet est bien à l’origine d’une certaine radicalisation politique et de divisions au sein du camp indépendantiste à partir de 1996, ce n’est pas pour acquérir la souveraineté mais bien pour mettre la main sur la Société Le Nickel-SLN dont le principal actif est son domaine minier. Ce n’est dès lors plus un outil de combat politique pour les indépendantistes mais une arme industrielle aux mains des lobbyistes, car les véritables questions de la souveraineté portent sur le statut de la Nouvelle-Calédonie, sur le mode de fonctionnement d’un gouvernement d’unité nationale, sur les règles relatives à l’administration des collectivités publiques, sur le contrôle de la légalité, sur le calendrier du transfert des compétences, sur la définition du corps électoral et les compétences de l’assemblée locale par rapport à la puissance administrative.
Plus encore, le raccourci singulier entre les 51% du capital social d’une société et le contrôle de sa ressource fait abstraction du fait que comme les transferts de l’Etat les ressources provenant du nickel masquent le dysfonctionnement d’un système économique qui porte en lui les germes de sa propre destruction. D’ailleurs, si tant est que l’usine du Nord et celle du Grand Sud puissent un jour confirmer leurs niveaux de compétitivité annoncé, ce qui est loin d’être garanti vu le montant des surcoûts et les retards importants, les revenus du nickel ne peuvent en aucun cas compenser les transferts actuels d’un Etat providence qu’une dette publique de 2 023 milliards d’euros met à mal au regard de la rigueur budgétaire européenne. Plus encore, ces restrictions s’inscrivent dans un contexte où la Nouvelle-Calédonie n’est absolument pas en mesure d’assumer seule les compétences qui lui ont été transférées. La preuve en est que même s’il ne relève pas de sa compétence, l’Etat par le biais des contrats de développement, reste malgré tout le principal financeur du logement social. En 2013, le déficit budgétaire de la Nouvelle-Calédonie était de 6 milliards de francs. Six mois plus tard, les dépenses excédaient également de 6 milliards le montant des recettes publiques avec une trésorerie nette négative de 5 milliards. L’autofinancement était en chute libre tandis que les investissements doublèrent en trois ans avec un accroissement annuel des dépenses publiques de 10%. Clairement, la Nouvelle-Calédonie, elle aussi, vit largement au-dessus de ses moyens, les régimes sociaux sont dans le rouge et ce en dépit de la manne qu’est censée représenter le nickel.
Aussi, l’on est en droit de se poser la question de savoir si la poursuite inaccessible de l’indépendance économique n’est pas au contraire un faux prétexte conduisant le pays du palabre au non-dit, c’est-à-dire à l’impossibilité d’une indépendance politique ? Le paradoxe de l’usine du Nord ne vient-il pas justement du fait que sans la réalisation de cette cathédrale d’acier où nos chefs d’Etat viennent se recueillir, il n’y aurait sans doute pas eu de signe concret de rééquilibrage économique au moment même de l’organisation de la consultation publique prévue pour la sortie de l’accord? De ce point de vue, il est clair que la fierté engendrée par la réalisation de l’usine du Nord apaise les aspirations radicalement indépendantistes de notre jeunesse encapuchonnée. Mais ceci n’enlève rien au fond du problème, à cette sainte trinité qu’est le défi majeur d’organiser le transfert des compétences et les conditions de la réduction des dépenses publiques du territoire par rapport à une dépréciation des dotations financières de l’Etat dont la dette publique est aujourd’hui égale à son produit intérieur brut, dotations qui ne seront jamais compensées par les profits de la métallurgie bénéficiant de régimes d’exonération fiscale quasi-total sur une période de 15 à 20 ans. Comme me confia Michel Rocard lors de son passage au parlement fédéral à Canberra en 1996, « grâce à son nickel, la Nouvelle-Calédonie dispose d’un immense privilège. Les gens travaillent ! Ça sent la sueur ! » Mais cela suffira-t-il ?
Globalement, au cours des deux dernières décennies le territoire a connu un taux de croissance de son produit intérieur brut réel parmi les plus élevés dans les régions françaises. Pendant la phase de construction des deux usines sur le territoire, la Nouvelle-Calédonie aura été classée au cinquième rang mondial au titre des investissements privés par habitant et il ne fait aucun doute que le territoire aura bénéficié des grands projets industriels et des investissements étrangers. Au total, la mine et la métallurgie emploient près d’un sixième de la population active du secteur privé. En s’implantant sur le territoire, et ce quel que soit leurs niveaux de participation au capital des co-entreprises, il est un fait que les sociétés étrangères comme Inco et Falconbridge bousculèrent les us et coutumes des entreprises ayant pignon sur rue. Elles investirent massivement dans le pays et les entités qui les absorbèrent produisirent des richesses localement, développèrent sur le territoire de nouveaux savoir-faire dont une partie fut réappropriée par des entreprises calédoniennes qui générèrent à leur tour des emplois. De ce point de vue la présence des multinationales peut-être perçue comme étant salutaire car ces dernières bousculèrent les vieilles habitudes d’un protectionnisme visant le plus souvent à protéger les entreprises locales et nationales non performantes.
Toutefois, il convient de reconnaitre que cette croissance économique masque toujours autant les difficultés sociales et les inégalités, un phénomène prégnant où coexistent une forte richesse et une grande pauvreté, notamment parmi les jeunes kanaks désœuvrés et en manque de repères. Si les grands projets ont été des moteurs de croissance, n’ont-ils pas également été des producteurs d’inégalités pour certaines couches de la population ? Plus encore, ce progrès économique importé par les multinationales n’est-il pas devenu une forme de chantage à l’emploi ? Et ces inégalités, ne risquent-elles pas à terme, ou à la suite d’une pollution de trop, de bloquer durablement la croissance économique du pays ? Bien sûr, grâce au partenariat industriel de classe mondiale que représente l’usine du Nord, plusieurs milliers de calédoniens ont, ou eurent, du travail. Avec quelques 250 milliards de francs de retombées économiques auprès des entreprises locales pendant la phase de construction, l’usine du Nord aura été un vecteur de rééquilibrage. Pour autant, bien que les provinces soient ultra-minoritaires dans l’usine du Sud, cette dernière aura selon l’industriel générée quelques 450 milliards de francs de retombées locales, ce qui veut dire que le niveau d’implication des entreprises calédoniennes n’a rien à voir avec les 51% et ne dépend pas du niveau de participation de la collectivité au capital des sociétés. A l’inverse, détenir 51% ne signifie pas pour autant que l’on maitrise le projet.
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