Imperium in situ

hegemonie Dans le cadre de ses projets le CNRT devrait mener à bien une étude sur les petites et moyennes entreprises minières en Nouvelle-Calédonie. Ce projet devrait porter sur les traits qui caractérisent ces entités, leurs normes sociales et les formes d’insertion dans les arènes politiques et économiques, du local au national. Ce travail est censé permettre de cartographier les activités minières et de produire une typologie des acteurs, de mieux identifier leurs contraintes et stratégies, de comprendre le jeu des alliances et les clivages. A l’impossible nul n’est tenu, mais il faut tout de même souligner le caractère ambitieux, novateur et pertinent d’une telle initiative. En effet, la Nouvelle-Calédonie est gouvernée depuis plus d’un siècle par le nickel qui coule dans les veines des calédoniens et fait partie de leur vie, de leur histoire et de leur destin. Pourtant, les particularités sociales et coutumières, les enjeux économiques et technologiques, les logiques industrielles et commerciales, ainsi que les relations des petites et moyennes entreprises minières entre elles et avec les grosses sociétés du secteur sont à la fois emblématiques et mal connus. On peut même s’étonner de constater qu’il aura fallu attendre aussi longtemps pour voir s’instaurer un axe « Nickel et Société » faisant de la logique entrepreneuriale un objet de connaissance. L’espace qui rend possible ces recherches peut même paraitre étrange. S’agit-il d’une soudaine introspection comme pour conjurer le sort, ou alors faut-il y voir l’influence émergente d’un contre-pouvoir ? En effet, la Société Le Nickel-SLN, créée en 1880, exploite ses gisements de manière continue depuis plus de 134 ans. Elle est donc au centre du dispositif de production et de redistribution des richesses, et influence donc la régularité discursive et la formation des modalités énonciatives de la mine. Premier contribuable, premier employeur du territoire, elle est fondée à être un acteur économique incontournable et des plus influents dans les alcôves du pouvoir. On se souvient que Raymond Barre était intervenu en personne pour imposer en Nouvelle-Calédonie l’impôt sur le revenu afin d’aider ladite société alors en difficulté. Détenant encore 53% de la surface minière concédée du territoire, la Société Le Nickel-SLN incarne également l’histoire coloniale vue par le prisme de la découverte faite par Jules Garnier. Il suffit d’aller à Thio pour voir de façon empirique ce que nous enseigne cette histoire. Dans une moindre mesure, il en est de même pour la Société Minière de Tontouta appartenant au groupe Ballande, lequel détient 16% de la surface minière concédée. Grâce à leurs domaines miniers conséquents, ces deux sociétés historiques ont consolidé leurs actifs dans un pays d’outremer où l’imaginaire collectif proclame encore et toujours que « les hommes naissent égaux en droit ». Grâce à ces actifs, ils ont longtemps été en mesure d’imposer leur vue et leurs stratégies aux petites et moyennes entreprises minières tributaires de la ressource. Que ce soit la SMSP lorsque cette dernière était encore une société de tâcheronnage ne disposant d’aucun titre, ni de débouchés extérieurs, les sociétés appartenant aux groupes Montagnat et Maï détenant ensemble moins de 6% de la surface minière concédée, ou encore les nombreuses sociétés de tâcheronnage ne disposant pas aujourd’hui d’autorisations personnelles minières et de concessions, toutes ces petites et moyennes entreprises minières n’ont pas eu d’autres choix que de travailler avec, ou même directement sur leurs domaines miniers. Il existe donc bien en Nouvelle-Calédonie une structure de parenté, une filiation nickel, découlant de la répartition de la ressource minière issue des lais et relais de l’histoire coloniale.
Inévitablement, l’histoire à pente douce, qu’est celle du nickel, s’est heurtée à une discontinuité mue par sa propre capacité d’évolution, celle qui prit récemment la forme d’une cathédrale d’acier portée par les populations du Nord. Les détenteurs de concessions s’opposèrent en vain à ce que de nouvelles forces vives puissent disposer des ressources nécessaires pour pouvoir construire l’usine du Nord, puis se parèrent des dépouilles de l’innocence pour invoquer les vertus de la transformation locale et du maintien de l’exportation de minerai brut face à la valorisation et l’optimisation du petit minerai au travers d’une usine offshore construite en Corée. Dans une tentative de repli, ils tentèrent de préserver les intérêts tirés de l’opacité de leurs relations commerciales respectives et pour cela formèrent une idéologie dominante investie du seul bien-fondé économique. Le quatriumvira calédonien contrôle en effet au travers d’un système hégémonique et d’une manière quasiment discrétionnaire le syndicat des industries de la mine tout comme celui des exportateurs de minerai. Leurs représentants se cooptent et sont à tour de rôle les interlocuteurs directs et privilégiés de la profession auprès du gouvernement et de ses services, au Fonds Nickel, à la DIMENC, auprès des services fiscaux, comme du MEDEF. Même l’élection de la présidence du CNRT, qui n’a pourtant rien de stratégique, aura été le théâtre de manipulations et un déni des règles les plus élémentaires de bonne gouvernance et de transparence de la part du collège des industriels. Difficile dans ces conditions de trouver des points d’équilibre et de maintenir les fils du dialogue afin de renforcer le développement économique et la cohésion sociale du territoire. Or loin des facéties idéologiques et des vérités mercantiles, des raisons d’Etat et des ententes cordiales entre professionnels, seules les exploitations les plus compétitives sont assurées de résister aux fluctuations du marché, aux variations de prix – et ce malgré le recours à des teneurs d’alimentation les plus élevées dans le secteur et à des techniques d’enrichissement du minerai.
Cette question de l’adéquation entre l’accès à la ressource minière et la performance des entreprises, nous ramène donc à celle de la gouvernance, une thématique qui nous l’espérons, sera abordée dans le projet mené par la CNRT. Adaequatio rei et intellectus. Faut-il que le territoire s’inspire de la politique menée par l’Etat où plus de la moitié des entreprises du CAC 40 sont aujourd’hui majoritairement détenues par des sociétés étrangères faute d’avoir constitué des fonds de pensions souverains et où le savoir-faire industriel s’évapore dans un espace européen sans politique énergétique, ni fiscalité commune ? A l’évidence, le nickel est tout à la fois abondant, sensible et stratégique pour la Nouvelle-Calédonie. Abondant parce que le territoire est censé détenir 25% de la ressource mondiale, sensible parce qu’il représente plus de 90% de ses exportations ainsi qu’un emploi sur six dans le secteur privé, stratégique enfin parce qu’il constitue le socle économique sur lequel s’érige la stabilité des institutions. Mais qu’en est-il justement du contrôle et de l’optimisation des participations publiques du territoire ? Rien que le non-exercice de l’option d’échange entre les 4,03% d’actions détenues dans Eramet et sa contrevaleur en actions SLN a généré pour la STCPI un manque à gagner de plus de 18 milliards de francs de dividendes au cours des 8 dernières années. En deux ans, plus de 50 milliards de francs de dividendes sont remontés dans les caisses d’Eramet malgré les deux exercices déficitaires de sa filiale calédonienne. A l’évidence, les sociétés minières ne sont pas propriétaires du sous-sol, mais tout au plus concessionnaires, amodiataires ou prestataires, selon des termes et conditions édictés dans l’intérêt général. Aussi, quels devraient être les critères d’attribution pour une redistribution plus équitable et un meilleur usage du capital naturel ? Faut-il pour cela que le territoire contrôle sa ressource en prenant la majorité au capital des entreprises minières à qui les provinces attribuent ces concessions et délivrent ces autorisations d’exploiter ?
Pour pourvoir apporter un éclairage sur ces questions de gouvernance et de stratégie industrielle prenant en compte les aspects sociaux et environnementaux des activités minières et faisant en sorte que la Nouvelle-Calédonie soit enfin maitre de sa ressource et de son destin, il convient assurément de dépasser les clivages politiques et le jeu des petites alliances de circonstance entre sociétés minières et partis politiques. Et si ces éléments de réponses sont considérés comme éminemment politiques, trop politiques pour le CNRT, alors ils doivent faire l’objet d’une autre analyse plus fine, approfondie et argumentée, une réflexion franche, posée et constructive offrant la possibilité d’un autre regard se libérant à mesure qu’il apprend à se connaitre. Car pour pouvoir mener une recherche prétendant faire de la logique entrepreneuriale l’objet de sa connaissance, encore faut-il que cette dernière puisse s’imprégner de l’intelligence économique des matières premières, se familiariser avec les outils de la finance internationale, avec les circuits de l’optimisation fiscale et la logique des opérations d’affacturage. La tâche des chercheurs en sciences humaines n’est-elle pas de faire apparaitre au grand jour ces spécificités, les conditions de leur apparition, les règles de leur transformation et les raisons de leur éventuelle discontinuité ? Faut-il appeler un chat, un chat?
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