Le spectre du Grand Sud

spectre_grand_sudSelon l’adoption du protocole général d’accord relatif aux gisements de Prony West et Pernod Creek par l’assemblée de la province Sud le 2 avril 2014, une convention de réalisation a été établie entre la province Sud et la société porteuse du projet dont le capital sera détenu par la province à hauteur de 34% et les deux industriels Vale et Eramet détenant chacun 33%. Le projet de valorisation des gisements du Grand Sud se décompose en trois phases : (1) l’étude de préfaisabilité comprenant un cadrage préalable suivi d’un programme de prospection, incluant un diagnostic du passif environnemental lié aux activités antérieures et un programme de réhabilitation des zones dégradées; (2) l’étude de faisabilité de valorisation des gisements et enfin, (3) l’étude détaillée pour permettre la prise de décision finale si les deux phases sont concluantes. Au terme de cette décision finale d’investissement pour la construction d’une « nouvelle unité » d’un montant minimum de 18 milliards XPF dédiée à une exploitation de 50 ans sur la base de 60 000 tonnes de nickel par an, la société JVco consentirait à la province Sud une contrepartie financière composée de trois éléments : (1) une participation de 10% du capital de la société en charge de réaliser la nouvelle unité (Free Carried Interest en contrepartie de la construction de l’unité); (2) un paiement en espèces de 25 millions $, soit 2,2 milliards XPF, et enfin (3) le versement annuel d’une soulte payable à la province Sud sur les volumes de nickel et cobalt : 1,25% de la valeur marchande, taux qui passera à 1,75% dès que l’unité aura atteint sa capacité nominale et après la phase de remboursement des dettes du projet.
Mais les dessous de l’attribution de Prony et Pernod ce sont d’abord (1) les garniérites sous les horizons latéritiques dont le potentiel a été révélé par la mise en exploitation de Goro nickel. Une telle ressource ne peut être utilisée que très partiellement par le procédé de lixiviation par acide d’où le rapprochement avec Eramet pour l’alimentation de l’usine de Doniambo. Les dessous, c’est aussi (2) l’investissement plancher de 200 millions $ pour la « nouvelle unité », ce qui ne correspond pas à une usine de traitement mais tout au plus à une laverie et une installation de préparation de minerai pour une ressource qui serait finalement destinée à alimenter des « unités existantes ». La conséquence directe de cette stratégie est que (3) la soulte annuelle perçue par la province sera calculée sur la valeur marchande du minerai extrait et non sur celle du minerai transformé en métal.
Sur la forme, ce montage juridique et financier est donc inacceptable car il n’y a eu ni mise en concurrence et ni réunion de concertation auprès des parties prenantes et des élus amenés à se prononcer sur un texte qui a été proposé en urgence lors de la dernière assemblée de la mandature. Il n’y a aucune dimension pays dans ce projet qui vise en fait à attribuer deux gisements de classe mondiale à des sociétés extérieures au territoire, Vale et Eramet, qui n’en n’ont pas besoin puisqu’elles détiennent déjà 61% de la surface minière concédée de la Nouvelle-Calédonie au travers de leurs filiales, VNC et SLN, qu’elles contrôlent respectivement à 69% et 56%. Qui plus est, sur le plan technique ces dernières n’ont pas besoin de cette ressource car elles ne sont pas aujourd’hui en mesure de valoriser cette richesse par manque de fiabilité pour la première et de compétitivité pour la seconde. Enfin, le montant minimal d’investissement de 200 millions $, soit 18 milliards XPF, pour la construction de la « nouvelle unité » avec possibilité d’alimenter Goro et Doniambo, démontre bien que l’objectif des porteurs de projet est de s’approprier une ressource sans pour autant la valoriser au mieux au profit de la province. Sur le fond, le montage juridique et financier est donc inacceptable car il sous-valorise le patrimoine minier des générations futures, transférera la création de valeur ajoutée aux unités existantes et ne contribuera pas au rééquilibrage économique du pays. Il offre en effet une contrepartie minimale de 2,2 milliards XPF pour l’accès à des gisements de classe mondiale estimés pour l’heure à 6 millions de tonnes de nickel métal contenu dans les latérites, alors qu’en 1996 le gisement de Voisey’s bay avait été cédé à Vale Inco pour près de 300 milliards XPF. Il offre une participation ultra minoritaire de 10% dans la future société d’exploitation qui génèrera une valeur ajoutée réduite par la vente du minerai du fait de l’improbabilité de construire une quatrième usine de traitement sur le territoire. En effet, compte tenu des coûts de construction en Nouvelle-Calédonie et des risques inhérents au procédé de lixiviation par acide sous haute pression, la réalisation d’une telle unité dans le Grand Sud nécessiterait (1) son acceptation préalable par les populations locales sur la base d’une communication plus transparente, (2) une structure capitalistique plus équilibrée sur la base d’une participation majoritaire, (3) la volonté et la capacité financière pour les opérateurs de lever et garantir un apport de plus de 700 milliards XPF pour réaliser le projet industriel, et enfin (4) pouvoir attendre au moins 20 ans avant d’assister à sa mise en production donnant lieu au premier versement de dividendes.
En revanche, le maintien en réserve technique provinciale de ces deux gisements exceptionnels situés dans une zone fragile et riche en biodiversité permettrait au territoire (1) de digérer la montée en puissance des deux usines nouvelles et (2) de créer les espaces de dialogue nécessaires pour permettre aux calédoniens de contrôler leur ressource, d’évaluer sereinement son potentiel et de valoriser au mieux ces gisements au travers une politique industrielle et environnementale concertée à l’échelle du territoire car les dessous de Prony et Pernod font apparaître en filigrane le spectre qui hante les gisements du Grand Sud. Ce spectre viendra hanter ceux qui auront sacrifié cette capacité d’indignation placée au cœur du socle des valeurs communes d’une communauté de destin, ceux qui auront écorché vive la peau de ces ancêtres attachés à la terre, qui auront préféré monnayer la liberté des générations futures, et n’auront finalement pas répondu au désir sans doute plus spirituel que matériel que le développement des grands projets miniers et métallurgiques aura suscité en eux.
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